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Richard Ford retrouve Frank Bascombe, plus désabusé que jamais

L’Amérique vue par le héros fétiche de l’auteur de «Un Week-end dans le Michigan» est en plein déclin. C’est même un jeu de massacre qu’orchestre ici l’écrivain. Heureusement, accompagné d’un humour décapant

Richard Ford retrouve Frank Bascombe plus

désabusé que jamais. Heureusement, il en rit

Genre: ROMAN
Qui ? Richard Ford
Titre: En toute franchise
Trad. de l’américain par Josée Kamoun
Chez qui ? L’Olivier, 235 p.

Sur la couverture, une photo, celle d’un petit drapeau américain surmontant une boîte aux lettres où est inscrit le nom de son propriétaire: Frank Bascombe. D’emblée, les familiers de Richard Ford savent qu’ils vont retrouver dans ces pages son héros fétiche, un personnage désormais aussi incontournable que le Zuckerman de Philip Roth ou le Rabbit de John Updike.

C’est avec Un Week-end dans le Michigan (traduit en 1999 aux Editions de L’Olivier) que Frank Bascombe fait sa première apparition, sous sa fringante casquette de journaliste sportif. Puis, dans Indépendance, on le voit changer de métier pour devenir agent immobilier, un job idéal parce qu’il permet à cet apprenti moraliste de se glisser dans l’intimité la plus secrète de ses clients. Et lorsqu’on le retrouvera dans L’Etat des lieux, la cinquantaine passée, il se lancera dans un long monologue pour dire à quel point il se sent accablé par l’existence. A cause de la mort de son jeune fils Ralph. A cause de l’évolution de l’Amérique, qui lui inspire des réflexions de plus en plus fielleuses. Et à cause de ce satané cancer qui lui ronge la prostate, de quoi prévenir les lecteurs que ses jours «sont déjà comptés».

Se délester

Quand s’ouvre En toute franchise, le quatrième volet des confessions de Frank Bascombe, nous sommes toujours dans sa région de prédilection – le New Jersey, qu’il n’a pas quitté depuis ses premières aventures. Mais rien ne va plus dans cette contrée si paisible: en octobre 2012, l’ouragan Sandy a failli l’effacer de la carte… «Le fond de l’air sent le désastre intégral», lance Frank qui, deux mois après la catastrophe, se promène sur la côte dévastée au volant de sa Hyundai, en observant l’ampleur des dégâts. Il a maintenant 68 ans et son cancer n’est plus qu’un mauvais souvenir. Ce qui ne l’empêche pas d’être toujours aussi pessimiste. Et même carrément misanthrope, désormais.

«Me voici devenu une cible. Celle de la perte. De la tristesse», gémit ce pauvre Frank, qui a décidé de chasser certaines expressions de son vocabulaire pour faire le vide. «Tendre la main à autrui», par exemple, une idée terriblement saugrenue. «J’ai la conviction que la vie consiste à se délester progressivement, poursuit l’ancien agent immobilier. L’individu vieillissant n’a que trop tendance à s’engluer dans les sédiments de la vie. Vu qu’il ne se passe plus grand-chose, sauf sur le front de la santé, autant s’alléger.»

C’est le portrait d’un être aux abois que brosse Richard Ford, un sursitaire doublé d’un éternel rouspéteur. Qui adore lire Naipaul, «bien placé pour dénoncer la connerie du monde». Qui prétend que l’ouragan Sandy a du bon, finalement, «ne serait-ce que pour remettre la vie en perspective». Qui affirme haut et fort que les Pakistanais et les Indiens, les Israéliens et les Arabes, les Irlandais du Nord et du Sud, «c’est du pareil au même, parce que la religion leur sert de prétexte pour se mutiler et s’incinérer mutuellement, faute de quoi ils crèveraient d’ennui».

Il ne se passe rien de spectaculaire dans En toute franchise, où Frank traîne la patte en se disant candidat à Alzheimer depuis qu’il confond les jours de la semaine. Certes, il a voté Obama mais il ne croit plus en grand-chose. En attendant de passer les fêtes de Noël avec sa seconde épouse Sally – ça ne l’enchante guère –, il raconte son train-train quotidien, interrompu un matin par un coup de fil intempestif d’une vieille connaissance, Arnie, à qui il a vendu huit ans auparavant sa propre maison, construite sur le rivage: un havre féerique de près de trois millions de dollars dont il ne reste quasiment plus rien, pour cause de tempête. Terrible. Et hilarant, sous la plume de Richard Ford.

Après la vente, Frank s’était installé à l’intérieur des terres, à Haddam, dans une villa des quartiers chics où il compte bien finir ses jours. Et où, une semaine après l’appel d’Arnie, il aura une autre surprise, de taille elle aussi: la visite d’une femme noire qui veut à tout prix revoir cette demeure dans laquelle elle habitait jadis. Parce que c’est là, dans le sous-sol, que son père a tué sa mère et son frère avant de se faire sauter la cervelle…

Guirlandes de houx

Autre morceau de bravoure, les quelques heures que Frank ira passer dans une maison de retraite high-tech pour livrer un oreiller orthopédique à son ex-femme, Ann, victime d’un Parkinson. En cette veille de Noël, on a pendu des guirlandes de houx partout mais Frank n’est pas dupe. Et redouble de sarcasmes les plus perfides pour dépeindre ce mouroir de luxe, un enfer climatisé dans lequel on s’escrime à «changer l’image de la vieillesse pour faire de celle-ci un phénomène enthousiasmant».

C’est un jeu de massacre qu’orchestre En toute franchise, une fin de partie aux accents parfois beckettiens. Ce serait accablant si l’auteur de Canada – Prix Femina étranger en 2013 – ne dégainait pas, à chaque page, cet humour qui sert de baume à sa description d’un fiasco.

Celui de son héros préféré, dont il aura exhibé toutes les faiblesses, toutes les désillusions. Partage-t-il son amertume? Le déclin de Frank Bascombe est-il aussi celui de l’Amérique, aux yeux de Richard Ford? En toute franchise est-il son propre testament? Un autoportrait, en forme de glas? Vers la fin du roman, il y a cette réponse dans la bouche de Frank: «Si quelque chose fait l’unanimité de ma génération née en 1945, c’est que nous nous promettons bien d’être morts avant que le grand train de la merde entre en gare.»

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