Jean-Sébastien Bach. Partitas Nos 1, 3 & 6. Richard Goode, piano (Nonesuch 7559-79698-2/ Warner)

Et si Bach avait connu le piano? La question se pose à chaque fois qu'un artiste décide d'enregistrer ses œuvres au piano. Parallèlement à Murray Perahia et Piotr Anderszewski, qui s'offrent une «cure Bach» sur leurs labels respectifs, voici que Richard Goode livre un disque regroupant les Partitas Nos 1, 3 & 6. Un jeu sobre, subtil, quoique plein d'entrain, qui révèle ses beautés cachées au fil des écoutes.

«L'objectif n'est pas d'imiter le clavecin, déclare le pianiste américain dans un entretien accordé au Gramophone de ce mois, mais d'utiliser les ressources du piano de manière à ne pas compromettre le mode d'expression de Bach.» S'il paraît inimaginable de jouer Chopin au clavecin, le langage de Bach offre une substance qui transcende l'instrument. «Cette musique produit son effet parce que les ingrédients de base – la mélodie, l'harmonie, le contrepoint – existent presque indépendamment des instruments sur lesquels on les joue.» Du reste le passage d'un instrument à un autre n'est pas une hérésie: Bach a lui-même transcrit ses œuvres pour violon au clavecin. L'Art de la fugue nous est parvenu sans que l'instrumentation soit précisée (encore que le claveciniste Davitt Moroney réfute cette thèse).

Voilà pourquoi Bach reste le compositeur baroque – avec Domenico Scarlatti – qui se prête le mieux au piano. Truffées de lignes polyphoniques qui s'entrecroisent, ses partitions échafaudent un univers semblable à un hologramme: plusieurs points de vue se reflètent en même temps. A l'interprète d'en éclairer les facettes. Il y a ceux qui préfèrent les ombres chinoises, ceux qui font éclater le tissu sonore, d'autres encore qui choisissent d'en éclairer qu'un seul aspect. Contrairement au clavecin, le piano permet de hiérarchiser les plans sonores: on souligne telle ligne polyphonique, on murmure telle autre. Ce que le piano perd en mordant, il le gagne en amplitude. Et contrairement aux œuvres romantiques, où les indications de nuances et de phrasés dictent l'interprétation, le langage de Bach offre une plus grande marge de liberté.

Tout est question de goût, de mesure. C'est Glenn Gould qui, inspiré par sa muse Rosalyn Tureck, développa une technique iconoclaste. Au point qu'un pédagogue déclara un jour – avec pas mal d'ironie – que son art reposait sur la prédominance de notes piquées, d'où émergeaient, comme un rayon de soleil, des bribes de mélodie… Vu l'absence d'indications de nuances, de tempo, de phrasé, l'interprète est amené à faire sa propre radioscopie des partitions. Comment sculpter une phrase? Faut-il lier les notes, les détacher? C'est en découvrant par lui-même la logique qui sous-tend ce langage qu'il peut en structurer le contenu.

Contrairement à Glenn Gould, qui pliait Bach à sa technique, Richard Goode se pose en observateur. Il n'est pas fade pour autant puisqu'il accompagne le développement organique de chaque morceau. Le voici qui jubile dans la gigue de la 1re Partita, qui éclaire les syncopes dans la courante de la 6e Partita, qui fait perler les notes avec la grâce d'un jeune homme. Le toucher est d'une plénitude rare (magnifique prise de son), comme l'était celui d'un Solomon ou d'un Dinu Lipatti. Un chant à l'état pur, qui n'esquive pas les fêlures comme dans la sublime Sarabande de la 6e Partita. Plutôt que de souligner tel contretemps, avec un clin d'œil quelque peu factice, plutôt que d'imprimer un swing qui se veut sexy, Richard Goode laisse parler la musique. Rien n'est plus grand que cette humilité.

L'équilibre auquel il aboutit tranche avec les partis pris de certains interprètes. A titre de comparaison, les clavecinistes d'aujourd'hui – y compris les plus doués – ont tendance à délayer Bach dans un rubato abusif ou à précipiter le tempo. Murray Perahia, qui a signé plusieurs disques très remarqués, n'échappe pas à une lecture parfois trop enrobée. A l'opposé, Tatjana Nikolaieva défendait un Bach d'une rigueur absolue. Richard Goode se situe entre les deux: il opte pour le naturel, la simplicité. Et si à la première écoute, son jeu peut paraître sage, moins enflammé que celui d'une Martha Argerich, moins subjectif que celui d'un Piotr Anderszewski, le pianiste s'anime, révèle sa pleine maturité en construisant de grandes arches. La musique coule comme un ruisseau.