Article publié initialement le 10 avril 2015


Ici et maintenant, au siècle des siècles

Avec «Ici», Richard McGuire signe une œuvre magistrale. Ce calendrier discontinu s’installe dans un living-roomet invoque les ombres pour dessiner en 152 tableaux synoptiques une histoire de l’Amérique et de la planète

Un plancher, un plafond. Deux murs. Sur celui de gauche, une fenêtre; sur celui de droite, une cheminée. Le décor est planté, de toute éternité. Il faut à présent l’habiter.

L’année passée, il n’y avait plus qu’un canapé dans cette pièce. Aujourd’hui, les nouveaux résidents ont installé une bibliothèque et croché un écran plat au-dessus de l’âtre. En 1957, le papier peint à motif végétal, les rideaux, le canapé à rayures écrasaient le séjour. Un bébé y vivait, comme en témoignent le biberon, le parc d’enfant. Peut-être s’agit-il de Richard McGuire, né en 1957. Une fois par année, les parents font une photo des enfants. Ils s’appellent Mary, Bobby, Billy, comme les McGuire remerciés en fin de volume. Ici recèle une dimension autobiographique, comme n’importe quelle Histoire du monde.

Quel enfant ne s’est jamais demandé, dans son lit ou dans le salon de sa grand-mère, «qu’y avait-il ici il y a mille ans?», et de laisser son imagination vagabonder sur la piste des Vikings, des Mohicans et des diplodocus qui avant nous vivaient…

Richard McGuire donne forme à cette interrogation. En 1989, intrigué par les fenêtres du balbutiant Windows, il propose dans le magazine RAW, dirigé par Art Spiegelman, six tableaux ouvrant des lucarnes dans la trame temporelle. Avec Ici, il développe le concept, esquissant en 152 plans fixes une chronologie aléatoire de l’évolution et de la destinée.

Hic et nunc. Ici et maintenant. Dans cette maison bâtie en 1907, et à jamais. La caméra, ou l’œil du témoin immortel, ne bouge pas, n’a jamais bougé, ne bougera jamais. Tout a été enregistré. Lançant la grande roue de la fortune et des infortunes, le dessinateur rapporte quelques instantanés pour composer ses tableaux synoptiques de fantômes.

Philosophiquement et graphiquement, l’exercice s’avère brillant. L’artiste dresse un inventaire émouvant des meubles, des modes et des mœurs. Il procède à une coupe transversale de l’American way of life et, au-delà, raconte le combat pour la vie, l’avancée de la civilisation et ses corollaires, la déforestation, l’extermination des indigènes. Un cartouche date chaque plan et chaque case gigogne. Le calendrier discontinu souligne l’aspect dérisoire de toute entreprise face à l’éternité, ô papier peint collé en 1949 et arraché vingt ans plus tard! Ce nid d’oiseau perché sur un arbre en 3450 av. J.-C. est aussi futile qu’un goûter d’anniversaire en 1993. Nos vies sont si promptes à s’évanouir…

En 1402, un Indien décoche une flèche qui vibre, vole, et qui ne vole pas. Il y a 3 milliards d’années, il n’y avait que de la matière incertaine. En 1991, un lacet casse. En 1910, une bagarre mortelle éclate. Il y a 80 millions d’années, un tyrannosaure passe. En 2014, une femme lorgne entre ses doigts et dit: «Cette impression de déjà-vu.»

Les périodes qu’abordent McGuire dans sa brève histoire du temps ne sont pas imperméables. En 1932, 1970 et 1993, un même éclat de rire semble retentir. Les personnages que les décennies, voire les siècles, séparent ébauchent des chorégraphies étranges. Le daim de 1622 a l’air surpris par la «poule mouillée» que lance la perruche de 1991. L’Indien de 1609 paraît entendre la sonnette qui retentit en 1986: c’est la société d’archéologie qui étudie la culture amérindienne.

Punk un jour, punk toujours. Richard McGuire fixe l’effondrement du décor en 2015. Soufflé par une explosion, semble-t-il. En 2111, les océans débordent. En 2213, la maison revit grâce à «un programme de reconstruction visuelle». En 22175, un oiseau quadrupède broute un poisson terrestre parmi les hibiscus géants. D’êtres humains, on n’en voit plus. Ou alors juste leur ombre, comme l’ombre des lézards terribles tombe encore sur la chambre des enfants sages.


Il a dit:

«C’est non linéaire. vous pouvez le lire dans le désordre. Parce que c’est un livre, ça a un début et une fin. J’en étais très conscient. J’ai eu beaucoup de souci pour le construire»

Carte d'identité:

Genre: Roman graphique
Qui ? Richard McGuire
Titre: Ici Trad. de l’anglais par Isabelle Troin
Chez qui ? Gallimard, 304 p.