Avant d’entreprendre des études scientifiques très poussées – chimie, physique, informatique –, Richard Powers rêvait d’être violoncelliste ou pianiste professionnel et c’est cette passion qui lui a inspiré en 2003 l’un de ses meilleurs romans, Le Temps où nous chantions, une éblouissante partition qui dévoile l’âme de la musique et la musique de l’âme en mêlant le lamento des gospels et la douceur de Schubert, la voix envoûtée de Marian Anderson et la complainte des damnés de l’Amérique ségrégationniste. Avec, au cœur du récit, l’histoire d’une famille au sang mêlé qui cherche à apaiser ses tourments en chantant, comme si la musique était une thérapie providentielle.

Artiste incompris

On la retrouve, cette musique, tout au long d’Orfeo, hommage à l’amant d’Eurydice, l’homme à la lyre d’or, qui reste le plus sublime enchanteur de toute la mythologie antique. Peter Els, le héros de Powers, lui ressemble. Parce qu’il est un incomparable musicien. Et parce qu’il va être expédié aux enfers, lui aussi, dans l’Amérique d’aujourd’hui. Toute sa vie, ce compositeur solitaire et méconnu s’est frotté à l’absolu pour échafauder des œuvres qui, par leur puissance visionnaire, soient capables d’«arracher à la vie quotidienne son écorce de mensonge, en transformant de fond en comble ceux qui les écoutent». Y est-il parvenu? Dans son antre de Pennsylvanie, à l’âge de la retraite – il a 72 ans –, il se demande si sa quête n’a pas été vaine, et s’il n’est pas l’artiste le plus incompris de son époque.
Pour se consoler et oublier la mort de Fidelio, sa chienne mélomane qui «entendait les octaves aussi bien que les humains», Peter se livre dans un coin de son garage à son autre passion, la chimie. Sur eBay, il s’est acheté un incubateur à 290 dollars et il s’amuse à y manipuler des bactéries en tentant de modifier leur génome, un hobby qui lui rappelle son travail de compositeur car, prétend-il, «la musique et la chimie sont sœurs jumelles». Et d’ajouter: «Dans une simple cellule, on trouve d’étonnantes séquences synchronisées, des jeux de notes à faire passer la Messe en si pour une rengaine de corde à sauter.» Mozart et Lavoisier, Beethoven et Marie Curie, même combat!

Fugue musicale et policière

Ce que Peter ignore, c’est que ses petits bricolages vont lui coûter cher: après une descente de police à son domicile, on le rendra responsable de l’épidémie bactériologique qui vient de frapper un hôpital de la région… Au lieu de s’expliquer et de clamer son innocence, tandis que les médias s’emparent de l’affaire, il panique. Et décide de s’enfuir afin d’échapper aux agents du FBI qui veulent envoyer en prison ce «Bach du bioterrorisme». C’est la cavale de son héros à travers le pays que raconte alors Powers. Une fugue à la fois musicale et policière où, au volant de sa Fiat, le clandestin Peter finira par s’identifier à Chostakovitch affrontant la folie stalinienne. Les temps ont changé mais la chasse aux sorcières fait toujours rage, un siècle plus tard, dans cette Amérique du soupçon et de la surveillance que dénonce le romancier. Elle est l’une de ses cibles principales, depuis ses premiers pas en littérature, car il ne cesse d’y repérer les victoires successives de Big Brother sous l’étouffoir d’une époque furieusement accusatrice, livrée à une sorte de paranoïa collective.
Quant à Peter, pendant que sa vie bascule au hasard des planques improvisées, il fera un autre voyage. A travers ses souvenirs, cette fois. Son premier concert de clarinette, à l’école primaire. Sa découverte émerveillée de Mozart, à 11 ans. Sa passion pour la chimie, tout au long de son adolescence. Sa rencontre avec Clara, qui le poussera à choisir la musique et à devenir compositeur. Son mariage avec Maddy et la naissance de sa fille Clara, qu’il se reproche d’avoir abandonnée pour mieux se consacrer à son art. L’époque du Printemps de Prague où il compose ses 36 variations sur All You Need is Love dans tous les styles, «de Guillaume de Machaut à Walter Piston». Son amitié avec le metteur en scène Richard Bonner pour lequel il a créé un opéra, L’Oiseleur. Son départ de New York vers le New Hampshire où il vivra en reclus pendant dix ans. Et, tout au long de son existence, sa quête insatiable pour tenter d’atteindre le cœur même de la musique, «son essence sous la surface». Une ascèse de chaque instant, un combat acharné qui, dit-il, ressemble à celui d’Olivier Messiaen composant son Quatuor pour la fin du temps dans un stalag de Silésie, en janvier 1941 – cela nous vaut des réflexions poignantes sur la solitude du créateur, face aux démons qui s’escriment à le réduire au silence.
Orfeo n’a rien d’un page turner. C’est un roman parfois ardu, mais magnifique. On y retrouve toutes les hantises de Powers, son désir d’être à la fois un spéléologue du monde intérieur et un encyclopédiste des savoirs contemporains. Pour lui, la mission de la littérature consiste à jeter des ponts entre l’art et la science, entre la musique et la biologie, entre l’émotionnel et le rationnel. Afin de comprendre «comment nos connaissances de plus en plus prométhéennes transforment peu à peu nos consciences et nos sentiments, comment les révolutions technologiques modifient nos façons d’être et de penser». Quand, à 20 ans, Powers rêvait de devenir musicien, il ignorait encore que, sur sa future partition de romancier, il égrènerait les notes d’une symphonie fascinante. Orfeo en est une nouvelle preuve: une odyssée spirituelle dont le héros brûle de «transformer le chiffon de l’existence en un lumineux patchwork». L’auteur de Trois Fermiers s’en vont au bal et de Générosité ne fait pas autre chose, de livre en livre, et c’est pour cela qu’il est un enchanteur. Comme Orphée, son vieux confident.