récit

Richard Russo: «Ma mère, cette quasi-folle»

Le romancier américain a obtenu le prix Pulitzer en 2002 pour «Le Déclin de l’empire Whiting». Il signe ici une épitaphe poignante à celle qui lui a donné la vie

Genre: récit
Qui ? Richard Russo
Titre: Ailleurs
Trad. de l’anglais par Jean Esch
Chez qui ? Quai Voltaire, 265 p.

Sans Richard Russo, nous ignorerions tout de la très lointaine – et très obscure – Gloversville, la petite cité de l’Etat de New York où il a grandi avant de l’immortaliser dans de nombreux romans, sous le nom de Mohawk. Ce qu’on y trouve aujourd’hui, ce sont des boutiques aux rideaux baissés, quelques bars, des usines désaffectées à cause de la récession économique et un hôpital pour cancéreux – les anciens ouvriers des tanneries qui furent réduites à la faillite après avoir fait la prospérité de la région. Ce monde en perdition, Russo le ressuscite de nouveau dans le très émouvant – et effrayant! – Ailleurs, un récit autobiographique où il ne peut pas mettre son cœur à nu sans brosser en même temps le portrait de sa mère… Parce que ce redoutable cerbère n’a cessé de lui coller aux basques, de lui infliger sa présence encombrante, de le traquer et de le tourmenter même si, au nom de l’amour filial, il n’a jamais eu la force de rompre avec elle.

«Je viens de Gloversville, à quelques kilomètres au nord des contreforts des Adirondacks, un endroit dont il est facile de se moquer», écrit Russo dans son incipit, avant de consacrer de très belles pages à cette bourgade déchue où l’on fabriquait jadis les plus beaux gants de l’Amérique et où son grand-père paternel, un réfugié italien, avait fini par s’installer. Mais ce dont se souvient surtout l’auteur du Déclin de l’empire Whiting, c’est à quel point son enfance lui a été confisquée, dans sa maison du 36 Helwig Street. A cause de celle qui l’a toujours littéralement couvé: Jean Russo, mère abusive, possessive, entêtée, obsessionnelle, caractérielle, dévorée de TOC – et lectrice boulimique –, dont il tarda à découvrir qu’elle était particulièrement toxique, à la limite de la démence. De quoi causer pas mal de dégâts dans l’existence de son fils, ce «Ricko-Mio» qui, délivré de sa cage après sa mort, finit par disperser ses cendres sur l’île de Martha’s Vineyard avec sa femme et ses deux filles.

Mais il met assez d’humour dans sa confession pour qu’elle ne vire jamais au règlement de comptes. Exemple, cet épisode pagnolesque où, au printemps 1967, alors qu’il vient de fêter ses 18 ans, sa mère s’embarque avec lui à bord d’une Ford Galaxie pourrie – rebaptisée «la Mort Grise» – pour l’escorter jusqu’à l’université, en Arizona, où il rencontrera sa femme Barbara. A l’époque, ils étaient fauchés et ils vivaient dans un mobil-home stationné sur un terrain de camping. «Il possédait deux chambres, une à chaque extrémité, signe d’une sagesse architecturale qui nous avait échappé jusqu’à ce que ma mère vienne vivre avec nous», ironise Russo avant de décrire cette cohabitation intempestive qui faillit être fatale à leur couple. «Barbara trouvait des excuses pour rester tard au bureau, poursuit-il, et je ne pouvais pas lui en vouloir. Car si nous étions trois à table le soir, ma mère s’adressait à moi comme si elle n’était pas là. A croire qu’elle avait oublié que j’étais marié, que cette personne assise avec nous, cette intruse, était mon épouse.»

C’est aussi grâce à la patience exemplaire de cette épouse-là que Russo a pu supporter sa cinglée de mère. Il raconte son addiction au valium, ses perpétuelles crises de nerfs, ses imprévisibles lubies, son art machiavélique de s’incruster dans sa vie intime et de le suivre comme son ombre, malgré ses multiples déménagements. Couper le cordon ombilical? Impossible, tant elle avait le don de le vampiriser du haut de son petit nuage hystérique. «Elle ne nous avait jamais considérés comme deux personnes distinctes, résume Russo, mais plutôt comme une entité unique, tels deux jumeaux nés à vingt-cinq ans d’écart et faits, d’une manière étrange, pour partager un même destin.»

Ailleurs est un psychodrame à deux personnages, l’histoire d’une relation fusionnelle où Russo accepte de jouer le rôle de la victime en analysant son propre comportement avec une subtilité remarquable. Sa thérapie? L’écriture, une échappatoire qui lui a permis de se blinder contre les assauts de sa mère. De sa démence, il a fait le terreau d’une œuvre qui ressemble à une catharsis et il a fini par pardonner à celle qui l’avait castré d’une partie de lui-même, en mesurant à quel point elle avait dû souffrir, elle aussi. Comme tous les autres livres de Russo, celui-ci déborde de compassion: une épitaphe poignante où il s’acquitte de sa dette envers une folle, une folle grâce à laquelle il est devenu écrivain. Comme si, bien malgré lui, elle avait été sa muse.

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Richard Russo

«Ailleurs», p. 19

«C’est plus l’histoire de ma mère que la mienne, mais c’est aussi la mienne car ma mère était rarement absente de ma vie. […] Elle m’a transmisles contradictions qu’elle n’a pas su résoudre en sachant fort bien que je les rongerais comme un chien ronge un os»
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