Genre: roman
Qui ? Richard Yates
Titre: Un Eté à Cold Spring
Trad. de l’américain par Aline Azoulay-Pacvon
Chez qui ? Robert Laffont, 210 p.

I l n’y a pas que les voitures qui tombent en panne dans les livres de Richard Yates. Il y a les cœurs et les amours, les ambitions et les espérances. Et si les vies ratées permettent d’écrire de bons romans, ceux de l’Américain sont des exemples de réussite, et même de virtuosité. Sa principale qualité, c’est de tout voir, de tout entendre. Et de cafter. Ses personnages, il les déshabille sans vergogne et sa plume indiscrète révèle un maître de la psychologie, un des grands portraitistes des lettres d’outre-Atlantique.

Né en 1926 dans l’Etat de New York, mort prématurément en 1992 à la suite d’un emphysème, Yates semble avoir passablement souffert des multiples dépressions de sa mère et du divorce de ses parents – on le comprend en lisant Easter Parade , traduit en 2009 chez Laffont – et, à vingt ans, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il a rejoint en Allemagne une base de l’armée américaine. De retour aux Etats-Unis en 1950, il a d’abord été journaliste puis il est devenu le nègre de plusieurs politiciens – parmi eux, Robert Kennedy, pour lequel il a écrit beaucoup de discours. C’est en 1961, tandis qu’il travaillait dans une agence de publicité, que Yates a publié son premier roman, La Fenêtre panoramique , adapté à l’écran par Sam Mendes sous un autre titre – Les Noces rebelles . Les Américains découvrirent alors un peintre remarquable de la middle class qui signa ensuite des nouvelles puis Easter Parade, récit du naufrage de deux sœurs confrontées aux pires désillusions.

Voici le dernier roman que Yates publia quelques mois avant de mourir, Un Eté à Cold Spring , qui frappe d’abord par son art de planter les décors en quelques paragraphes. Nous sommes à Long Island, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, un havre de verdure où les maisons de bois s’alignent comme des dominos et où le vent a un «goût légèrement salé». C’est là que Charles Shepard vient de déposer ses pénates, après avoir bourlingué de caserne en caserne: expert en compromis, ce militaire a pris une retraite anticipée pour que les nerfs de son épouse Grace ne finissent pas par craquer et pour que ses nombreuses dépressions, l’alcool aidant, ne la condamnent pas à terminer sa vie dans une chambre d’hôpital. D’entrée, Yates ironise sur le jargon des psychiatres qui soignent Grace et il pousse ensuite sur la scène le fils des Shepard, Evan, 17 ans, un beau gars qui «a fait des incursions aussi grotesques qu’embarrassantes dans la délinquance» avant de tomber amoureux des automobiles. Elles lui permettent de draguer les filles et, sur une banquette arrière, il a commis l’irréparable avec la très séduisante Mary Donovan. Ils se sont mariés précipitamment, une petite fille est née et ils se sont séparés au bout d’un an et demi de disputes.

Si Mary avait des ambitions – entrer à l’université –, Evan, lui, devra se contenter d’un obscur travail dans une entreprise de machines-outils. Et c’est encore à cause d’une voiture – une panne, cette fois – qu’il rencontrera au sud de Manhattan «la fraîche et périssable» Rachel. Second mariage, nouvelles désillusions lorsque le héros de Yates sera contraint de vivre sous le même toit que la mère de Rachel, la très peu glorieuse Gloria, une hystérique, une cinglée qui carbure au sherry, qui joue les mondaines, qui ne se lave jamais et qui sent «la mayonnaise rance». La suite? Une existence sans couleur, terne comme l’usine où pointe chaque matin Evan. Ce que raconte alors Yates, ce sont ses frustrations conjugales, ses multiples renoncements – il voudrait s’engager dans l’armée mais il sera réformé – et ses compromis face à la société avec, à chaque étape de sa vie, le même rêve à peine esquissé: retrouver Mary, son premier amour.

Un Eté à Cold S pring met en scène des êtres résignés, éternellement insatisfaits, qui doivent peu à peu rogner leurs désirs et leurs ambitions. Question: comment s’accommoder des déceptions de l’existence? Réponse: «quand vous déchirez l’emballage scintillant d’un cadeau médiocre et mal choisi, si vous parvenez à vous persuader que c’est exactement le présent que vous attendiez, vous ne risquez jamais d’avoir une réaction inopportune, et il arrive même que vous finissiez par croire à votre mensonge.» En clinicien féroce, Yates explore le mal insidieux et invisible qui gangrène le rêve américain, avec des personnages qui n’ont pas les moyens de crier leur détresse ni de la combattre. L’enfer, ils l’observent sur un pas de porte. Le bonheur, ils n’osent pas y songer. Alors, ils se contentent de tourner le dos à leurs échecs en faisant semblant de mener une vie normale. Un remède illusoire, une thérapie sans rédemption dont Yates a le secret.

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Richard Yates

«Un Eté à Cold Spring»

«Il y avait toujoursce sentimentde profondetristesse,voire d’inadéquation, sinon d’échec»