Récit

Rick Bass, à la recherche du «Nashville Chrome»

Hommage aux Brown, un trio qui, dans les années 1950, fascina Elvis et les Beatles

Genre: RéCIT
Qui ? Rick Bass
Titre: Nashville Chrome
Traduit de l’américain par Anne Rabinovitch
Chez qui ? Christian Bourgois, 382 p.

Caché dans une lointaine vallée du Montana, Rick Bass est un homme des bois, un écrivain-bûcheron qui manie la plume et la cognée avec la même énergie. Il n’est donc pas étonnant que nous nous trouvions dans une scierie lorsque commence son nouveau récit, Nashville Chrome . Mais nous sommes cette fois au cœur de l’Arkansas, dans la région marécageuse de Poplar Creek, où Floyd Brown débite d’énormes chênes et, parfois, un morceau de sa main, lorsqu’il a trop bu.

Sa scierie est perchée sur les crêtes d’une montagne et elle résonne dans le silence de la forêt comme une gigantesque symphonie fantastique, avec les hurlements de ses lames, les grognements sourds de ses raboteuses, les sifflements de ses disques d’acier, les bourdonnements de ses poulies et de ses engrenages. Cette musique si singulière, les trois jeunes enfants de Floyd l’écoutent sans en perdre une miette et, lorsqu’ils auront l’âge de s’échapper de leur Arkansas natal, ils s’en inspireront pour former au début des années 1950 un groupe country à succès, les Brown, un trio aujourd’hui oublié mais qui fascina les Beatles et croisa le chemin d’Elvis Presley.

Mêlant la biographie et la chronique romancée, Nashville Chrome raconte l’histoire de ces enfants élevés dans le vacarme, deux filles aux voix soyeuses – Maxine et Bonnie – et un garçon aux doigts virtuoses – Jim Ed, qui sera le guitariste du groupe.

Dans leur famille, on racontait qu’ils étaient capables, dès leur plus jeune âge, de savoir si les scies étaient correctement aiguisées en écoutant leur sifflement dans l’atelier de leur père. «Quand la lame avait atteint l’affûtage parfait, absolu, la scie émettait un son particulier, écrit Rick Bass, et cette harmonie aiguë n’était guère différente de l’harmonie tempérée que les Brown s’efforçaient de réaliser avec leurs voix.» Ces voix, Maxine, Bonnie et Jim Ed apprirent à les maîtriser en chantant d’abord dans les chœurs de l’église, ou en imitant les artistes qu’ils entendaient à la radio. Puis leur père ouvrit momentanément un restaurant et ils y improvisèrent des concerts avant de monter sur scène, de recevoir leur première ovation – «plus puissante que n’importe quelle drogue» – et de devenir les vedettes des radio-crochets.

Tutoyer les anges

A travers toute l’Amérique, les Brown connaîtront alors un succès énorme grâce au timbre si particulier de leur musique – un son lisse et fluide, bientôt nommé «Nashville Chrome». Rick Bass retrace pas à pas leur fulgurante carrière, raconte comment ils deviendront les otages d’un imprésario particulièrement crapuleux et comment un certain Elvis Presley s’éprendra de la pulpeuse Bonnie. En 1956, le trio est aussi connu que le King. Johnny Cash, Buddy Holly et Jerry Lee Lewis viennent les écouter. Ils raflent tous les Oscars de la country music et ils inondent le marché de leurs chansons, des ballades écrites pour la plupart par Maxine. Elles parlent de «l’adolescence dans les petites villes, des virées en décapotable dans la rue principale pour reluquer les filles, des trahisons cruelles, de l’envie d’être aimé».

En quelques années, les Brown vont offrir à la fois un modèle et un chemin à tous les autres musiciens américains avant que Jim Ed ne retourne aider son père à la scierie familiale où il perdra à son tour deux doigts. En attendant que ses plaies se cicatrisent, le trio piétine, puis il reprend ses tournées et renoue avec la gloire. «Tout le monde était attiré par eux, poursuit Rick Bass. Avant que les Beatles aient seulement décidé de s’appeler les Beatles, ils avaient déclaré que les Brown étaient leur groupe préféré et pris l’avion pour Nashville afin d’apprendre à produire une harmonie bien tempérée.»

Ces musiciens, l’auteur de Platte River les ressuscite fraternellement jusqu’à ce que l’invasion de la pop, à la fin des sixties , fasse pâlir leur étoile et les chasse des scènes américaines. Pour les remettre en piste, Rick Bass a fait une longue enquête. Il a interrogé les Brown, toujours vivants, et en particulier Maxine, l’ex-alcoolique aujourd’hui recluse dans un pavillon de Memphis. D’un témoignage à l’autre, ce sont les coulisses de la gloire que l’on découvre mais, aussi, l’histoire d’un miracle familial et la chronique d’une époque. Une époque où, avec quelques accords de guitare, on pouvait tutoyer les anges.

,

Rick Bass

«Nashville Chrome»

A propos des Brown,un trio, vedette des radio-crochets, qui fascina les Beatles, qu’écoutèrent Johnny Cash, Buddy Holly et Jerry Lee Lewis

«En 1956, personne n’était plus connu.Ils étaient aussigrands qu’Elvis»
Publicité