Photographie

Rideau sur le cibachrome: souriez, le petit oiseau va se coucher

Le cibachrome, inventé et commercialisé en Suisse dans les années 1960, fut la Rolls de la photographie couleur. Il ne se fabrique plus et Roland Dufau, dernier tireur revendiqué, s’apprête à fermer boutique

Sept rouleaux. Et puis la fin d’un monde, ou presque. Lorsque l’usine Ilford Imaging Switzerland a annoncé sa faillite pour fin 2013 à Marly, Roland Dufau, parmi beaucoup d’autres, s’est pressé de passer ses ultimes commandes de cibachrome. «J’ai obtenu les quinze derniers rouleaux pour 32 000,00 euros, le prix fort; j’étais en concurrence avec un labo américain. Du coup, ils ne sont même pas découpés et je passe des heures dans le noir avec ma femme à tailler du papier», s’amuse le tireur parisien, qui prendra bientôt sa retraite. Tout avait pourtant bien commencé.

Commande militaire

Le procédé a été inventé dans les années 1960 à Marly, près de Fribourg, dans l’ancienne usine Telko. Il se nomme alors Cilchrome, pour Ciba, Ilford, Lumière, les trois sociétés associées dans l’aventure. Il vise, au départ, à fournir des microfilms aux couleurs stables aux armées française et anglaise. Les premiers tirages sont présentés dans le cadre de l’Expo 1964. La formule est unique: contrairement à tous les autres processus couleur, le tirage est obtenu directement depuis le diapositif – sans passer par l’étape du négatif – et la couleur est contenue dans le papier. Au lieu d’ajouter de la couleur au moment du développement, on enlève celles dont on n’a pas besoin, par «blanchiment». «La photographie est beaucoup plus nette, car il n’y a pas de diffusion de la lumière et la constance des colorants est incomparable. L’Institut américain pour la permanence de l’image a effectué des tests qui ont abouti à une durée de vie de plus de 500 ans», indique Jean-Noël Gex, ancien directeur du service technique de l’usine.

Ce tirage est resté accroché pendant vingt ans dans mon appartement. Les couleurs n’ont pas bougé.

Les couleurs, ainsi, sont d’un éclat rare. Dans son atelier à colombages, à deux pas de la place Saint-Michel, Roland Dufau a revêtu ses gants blancs. Avec une délicatesse extrême, il ouvre les grandes boîtes et feuillette les tirages grand format. Devant chaque image, il rappelle une anecdote, se remémore les difficultés du travail, salue le talent du photographe. Les clichés sont signés Lucien Clergue, Georges Mérillon ou Irina Ionesco. Il y a la photographie officielle de François Mitterrand en 1981 («On lui a ajusté la cravate, ôté les pellicules sur l’épaule et les plis du veston!») ou une collaboration de plusieurs années avec Jacques Henri Lartigue. Une femme nue, à l’orée d’une forêt, est drapée d’un tissu vermillon: «Ce tirage est resté accroché pendant vingt ans dans mon appartement. La signature de Lucien Clergue, au feutre indélébile, est devenue presque invisible, mais les couleurs, elles, n’ont pas bougé», se réjouit le sexagénaire aux yeux clairs et rieurs.

Les couleurs de la vie

Et certains aficionados n’hésitent pas à affirmer que les couleurs des cibachromes – rebaptisés ilfochromes après le rachat d’Ilford par International Paper – sont celles de la vie. «Les géants du film ont dépensé des fortunes pour essayer de trouver les bonnes couleurs ,mais il y a mille manières de les rendre et cela varie d’une région à l’autre. Le cibachrome, en tout cas, est un procédé unique, qui fournit des tirages extraordinaires», souligne Jean-Marc Yersin, directeur du Musée suisse de l’appareil photographique, à Vevey.

Roland Dufau poursuit la démonstration. Le rouge explose à la figure, le soleil irradie, mais les dégradés sont d’une douceur infinie. Et les parties sombres sont remplies de détails. «Ça, c’est parce que j’utilise un masque de contraste, qui permet de pousser la lumière dans les parties foncées. C’est ainsi que j’ai mis au jour une femme à l’arrière-plan de la photographie de Georges Mérillon qui a gagné le World Press Photo en 1991. Personne ne l’avait encore vue!»

J’ai fait un reportage dans une usine de congélation de steaks et le laboratoire m’a fait des mauvais tirages. Cibachrome venait de sortir son kit pour débutants, je me suis lancé.

L’homme est un orfèvre. Il n’hésite pas à recommencer quatre ou cinq fois un tirage – à 25 euros la feuille – pour obtenir le résultat souhaité. «Le cibachrome étant un positif, c’est un juge de paix, contrairement au noir et blanc, où l’on doit interpréter. La chimie doit donc être extrêmement bien contrôlée. Pour autant, il y a une part importante de compréhension – et donc d’interprétation – du travail du photographe. Aucun n’est reparti mécontent de chez moi et ce millier de tirages signés en atteste», souligne celui qui a commencé sa carrière au début des années 1980, à la suite d’une histoire de steaks hachés. «Je travaillais dans l’hôtellerie, mais je rêvais d’être photographe. J’ai fait un reportage dans une usine de congélation de steaks et le laboratoire m’a fait des mauvais tirages. Cibachrome venait de sortir son kit pour débutants, je me suis lancé. J’ai vendu le reportage et les tirages. Des copains m’ont alors demandé de réaliser les leurs.»

«Comme un Caravage»

Yan Morvan, «cibachrome» depuis la même époque, et toujours avec Roland Dufau: «Il n’y a jamais eu de papier couleur, ça a toujours été moche, contrairement aux gammes formidables du noir et blanc. Le cibachrome est tellement différent; on pourrait comparer sa luminosité à l’éclat qui sort d’un écran. Avec le papier semi-mat, certaines images ressemblaient à des Caravage. Et Dufau fabrique des pièces uniques. Je peux dire à ses tirages s’il a bu ou s’est engueulé avec sa femme!» «Il est le plus artiste des artisans! Le dernier tirage que je lui ai demandé sera le portrait du commandant Massoud. Un bel hommage», renchérit Reza, qui a commandé 350 images en janvier 2014 déjà, parce qu’avec le cibachrome, «on retrouve l’ambiance du moment de la prise de vues, comme si l’on y était». Un ordre que le tireur n’a pas commencé à honorer.

C’est que les photographes se pressent aux portes de l’atelier depuis la faillite d’Ilford. «Si je les écoutais, je travaillerais encore dix ans», lance Roland Dufau. N’était-ce le manque de papier… Outre le tireur parisien, qui se présente comme le dernier artisan, il resterait un laboratoire à Londres, un aux Etats-Unis et un autre à Berlin. Le photographe Christopher Burkett, de son côté, a acheté du matériel et des produits afin de proposer des workshops, à Moscou notamment. Jeff Wall, grand client de cibachrome, possédait également son propre studio. «Tous terminent leur stock. Dans cinq ans, il n’y aura plus rien», regrette Jean-Noël Gex. Roland Dufau se donne quelques mois pour baisser le store, juste après l’été, probablement.

80 millions de mètres carrés

Au plus fort du succès, il y a des laboratoires partout dans le monde, 500 environ pour une production annuelle de 60 à 80 millions de m2, dont un million pour la seule Italie, très amatrice. La démocratisation se fait avec l’accélération du procédé: douze minutes et des kits amateurs dans les années 1980 contre une heure et trois laboratoires habilités au lancement du produit. Pour chaque tirage, dans le noir total, il faut révéler, laver, blanchir, laver, fixer, laver encore, puis sécher. Chaque année, Ilford Imaging Switzerland organise un concours entre les tireurs de chaque pays. Le gagnant emporte un stage donné par Roland Dufau.

L’histoire de la couleur est encore à écrire, nous sommes aux balbutiements de sa préciosité.

La technique est utilisée aussi pour les panneaux publicitaires des aéroports ou les machines à sous. «Nos colorants étaient les seuls capables de supporter un allumage 24 heures sur 24», énonce Jean-Noël Gex. Les cabines de type Photomaton constituent une autre clientèle fidèle. La photographie couleur, jusque-là cantonnée à la mode et à la publicité, commence à pénétrer le monde de l’art et le cibachrome en profite parmi les premiers, même si certaines le trouvent trop tape-à-l’œil ou vulgaire. «L’histoire de la couleur est encore à écrire, nous sommes aux balbutiements de sa préciosité», estime Roland Dufau. C’est l’arrivée du numérique, dans les années 1990, qui a provoqué la chute du cibachrome, parmi d’autres procédés argentiques. Dans l’atelier de Roland Dufau, un agrandisseur pour le format 20-25 témoigne de l’obsolescence; il sert désormais de table.

Un goût de surgelé

A Marly, l’association Cibachrome a créé un musée dans l’ancienne école ménagère de la ville. De nombreuses archives et quelques pièces de machines sont exposées et présentées sur rendez-vous. Quant au magnifique atelier de Roland Dufau, il sera bientôt investi par son fils, «et ses ordinateurs tout blancs». Des regrets, Monsieur Dufau? «Non, j’ai fait mon temps et il ne faut pas aller contre le progrès. Le numérique a l’avantage de l’instantanéité et d’une diffusion facile à l’autre bout du monde, mais ce n’est que de l’imprimerie améliorée. Le cibachrome est le papier le plus performant du monde. C’est dommage qu’il disparaisse pour des raisons commerciales et de rentabilité.»

Et les accros, que feront-ils? «L’alternative, pour le moment, c’est l’impression pigmentaire. C’est pas mal, mais différent, note Yan Morvan. Un peu comme si on mangeait du congelé après avoir goûté à la cuisine d’un grand chef.»

Consulter aussi notre blog consacré à la photographie.

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