Cinéma

Comment Ridley Scott a effacé Kevin Spacey

Pour sortir «Tout l’argent du monde» de la tourmente, le réalisateur anglais n’a pas hésité à faire disparaître du générique l’un de ses acteurs principaux, Kevin Spacey, accusé d’agressions sexuelles. Christopher Plummer l’a remplacé au pied levé. Récit d’une formidable course contre la montre

«On ne peut laisser les actes d’un seul ruiner le travail de tous. C’est aussi simple que ça.» C’est par ces mots que Ridley Scott annonçait en novembre dernier, à travers un communiqué de presse, son souhait d’effacer Kevin Spacey de Tout l’argent du monde, le film qu’il venait de tourner. L’acteur, accusé de plusieurs agressions sexuelles sur de jeunes acteurs, parfois mineurs, y incarnait le multimilliardaire Paul Getty, qui avait refusé, après le kidnapping de son petit-fils en 1973, de payer la moindre rançon.

Notre critique du film: «Tout l’argent du monde», ou la rançon de l’avarice

Exit, donc, le comédien oscarisé à deux reprises, pour Usual Suspects et American Beauty. C’est aujourd’hui Christopher Plummer (lauréat, lui, d’une statuette pour Beginners) que l’on voit à sa place dans cet efficace thriller psychologique relatant les différentes étapes du rapt. «Christopher était d’ailleurs un de nos premiers choix, se défend aujourd’hui Ridley Scott dans The Guardian, mais la production l’avait écarté parce qu’elle ne le trouvait pas assez porteur.»

Personne n’est donc irremplaçable. Même les plus grandes stars hollywoodiennes. Mais ça, on le savait déjà. Des acteurs remerciés en plein tournage, ce n’est pas nouveau. Citons Eric Stoltz, choisi pour incarner Marty McFly dans Retour vers le futur, avant d’être viré après cinq semaines de tournage parce qu’il n’était pas assez léger pour le rôle; ou le cas de Woody Allen qui, en 1987, retourna intégralement September en changeant la plupart des acteurs après avoir constaté au montage que l’alchimie ne fonctionnait pas. Parmi ceux qui furent ainsi évincés, on compte Christopher Walken et Sam Shepard.

Liberté créatrice

Ce qui est nouveau, ici, c’est que les raisons ne sont plus artistiques mais morales. Réalisateurs et producteurs ne semblent plus du tout enclins à diffuser des œuvres dans lesquelles s’illustrent des acteurs se trouvant au cœur de polémiques. Faut-il dès lors y voir une forme de censure? «D’autocensure plutôt, répond Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse. Ce n’est pas comme si le gouvernement américain interdisait tout à coup de montrer à l’écran quelqu’un soupçonné de harcèlement sexuel. Le film n’était pas terminé, c’est la liberté créatrice du réalisateur de changer d’acteur.»

Ainsi, lorsque le 30 octobre dernier, l’article du magazine en ligne BuzzFeed mettait le feu aux poudres en dévoilant les frasques du comédien, et lorsque celui-ci se retrouvait quelques jours plus tard débarqué de sa propre série, House of Cards, Ridley Scott réagissait aussitôt. Il aurait pu repousser la sortie de son film de quelques mois et attendre que les événements se tassent, ou minimiser le rôle de son comédien en coupant quelques scènes. Mais il optait pour une solution aussi radicale qu’audacieuse: remplacer complètement l’un des rôles majeurs de son film à un mois de sa sortie. On peut y voir un acte courageux, mais aussi un joli discours un brin mégalo: «Moi, Ridley Scott, j’en suis capable!»

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Une véritable course contre la montre s’engage alors pour retourner les 400 plans où apparaît l’acteur destitué. Objectif? Maintenir coûte que coûte la date de sortie américaine, fixée au 22 décembre 2017. D’abord parce qu’il s’agit du dernier moment pour entrer dans la course aux Oscars (mission réussie: Christopher Plummer a finalement été nominé pour son rôle), mais aussi parce qu’une autre version du rapt, Trust, réalisée par Danny Boyle pour la chaîne FX, doit débarquer en mars sur les petits écrans américains.

Le 7 novembre, le réalisateur rencontre Christopher Plummer et lui assure pouvoir faire le job en neuf jours de tournage; dans la foulée de son accord, il obtient de nouvelles autorisations pour les lieux de tournage en Angleterre et en Italie, et se charge de démêler l’agenda de ses deux acteurs principaux, Michelle Williams, qui joue la mère de l’adolescent enlevé, et Mark Wahlberg, qui incarne le chef de la sécurité du milliardaire, pour retourner leurs scènes en compagnie du nouveau Paul Getty.

L’âge du rôle

L’avantage, c’est qu’à 89 ans, Christopher Plummer n’a pas besoin d’être grimé pour incarner le magnat du pétrole, 81 ans à l’époque des faits. Maquilleurs et coiffeurs ont certes dû le rajeunir pour quelques flash-back, mais il a échappé aux lourdes prothèses arborées par Kevin Spacey dans la bande-annonce sortie avant le scandale. Au final, Ridley Scott terminera le film avec deux jours d’avance sur le planning. Coût de l’opération pour sauver cette superproduction de 50 millions de dollars: 10 millions.

«Il aurait été dommage que le public boude le film en raison des événements», expliquait le réalisateur au Hollywood Reporter. Sous-entendu, difficile de séparer le talent créatif d’un acteur de l’homme lui-même. «C’est même impossible, continue Frédéric Maire. Si vous allez maintenant voir le nouveau film de Woody Allen, Wonder Wheel, on ne peut pas éviter de le faire à la lumière des récentes accusations portées par sa fille adoptive. Même chose avec le dernier Polanski. Après, libre à chacun d’acheter ou pas un billet…»

Alors que reste-t-il aujourd’hui de la performance de Kevin Spacey? A peine quelques plans dans la première bande-annonce, encore disponible sur YouTube, où l’acteur apparaît le visage dissimulé sous un épais maquillage. Cette version du film fera-t-elle un jour partie des bonus d’une édition DVD? Dans le climat actuel, c’est peu probable. Peut-être dans quelques années, si l’acteur devait, un jour, se retrouver en odeur de sainteté.

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