Né en 1967 à Cherbourg, où il vit et travaille quelque dix heures par jour à sa table à dessin, sans compter un temps partiel dans le social, Romuald Reutimann a étudié les Beaux-Arts. Il connaît le succès avec Cité 14, un feuilleton foisonnant de péripéties, d’extraterrestres, d’animaux et de super-héros – qui remporte le Prix de la meilleure série au Festival d’Angoulême en 2012.

Samedi Culturel: Qu’avez-vous pensé lorsqu’André Kuenzy vous a contacté?

Romuald Reutimann: J’ai été surpris et content. Quand vous découvrez un auteur, vous n’allez pas forcément essayer de le joindre… Lui, oui. Et puis on a très rapidement cessé de parler de Cité 14 pour parler de l’Homme bleu.

«Tim & Léon» connaît un prolongement vidéo. L’avenir de la bande dessinée passe-t-il par ces métissages multimédia?

Pas du tout! Plus j’avance dans cette histoire, plus je suis convaincu de la pertinence de la bande dessinée. Un morceau de papier, un crayon, et c’est no limit! J’espère que le besoin de réalisme du film ne va pas nous brider. La bande dessinée est un moyen d’expression parfaitement au point. Mais où est sa place? La bande dessinée que j’aime passe par le feuilleton, elle est imprimée dans un journal. L’autre jour, dans un kiosque de gare, à Paris, j’ai constaté qu’il n’y avait pas de bandes dessinées. C’est l’art de louper le public dans les grandes largeurs! Vendre des albums grand format à 15 ou 20 euros est un contresens. Plus je fréquente les festivals, plus je rencontre des auteurs qui ont envie de faire du feuilleton, de faire avancer une histoire. Mais, hormis Spirou, plus aucun journal ne nous publie. On nous dit que le public n’aime pas le noir et blanc, pas le feuilleton… Pourtant, 30% du marché, c’est le manga. Il faut croire que dans la tête des décideurs, le manga n’est pas de la bande dessinée…

Du feuilleton, vous en faitesavec «Cité 14»…

Cité 14 n’a été un feuilleton que dans notre esprit. Les éditeurs l’ont mal distribué, regroupé en intégrales, colorié… Tim & Léon est un vrai feuilleton qu’on aura la chance de voir publié dans un vrai journal. Au Salon du livre de Genève, je dédicaçais aux côtés de Bertschy. Je n’ai jamais vu autant de monde à une dédicace: c’est parce qu’il est publié dans Le Matin et dans Spirou que Nelson connaît autant de succès. Il n’y a rien de mieux qu’un journal pour publier une bande dessinée.

Votre graphisme se réclame de Segar («Popeye») et Herriman («Krazy Kat»)…

Oui, ce sont mes maîtres. Surtout Herriman. Le langage, le trait, l’univers de Krazy Kat sont impensables autrement qu’en bande dessinée. Et Segar! Il est quand même un peu cinglé. Le Jeep, quel animal extraordinaire. Et un épisode comme Le Dictapateur : las des femmes, Popeye se réfugie sur une île où il n’y a que des mecs… C’est hallucinant! Popeye est le seul personnage équilibré de la série…

Popeye, équilibré?

Oui, il est linéaire. Il pense toujours la même chose, son rapport au monde n’évolue jamais alors que tous ceux qui l’entourent sont complètement cinglés. Il est comme Tintin, normal, et ce sont les fous autour de lui qui font l’intérêt de ses aventures.

Vos bandes témoignent d’un goût pour la bizarrerie. C’est ce qui vous a attirés dans les histoiresde «Tim & Léon»?

Oui, l’étrangeté, la bizarrerie, la liberté. Il est extraordinaire de créer un truc aussi farfelu avec juste un crayon.