Il est drôle le cinéma français. Orgueilleux, sûr de lui jusqu’en ses pires pantalonnades mais peinant à dépasser ses complexes par rapport à Hollywood. Ainsi, avant le début de la cérémonie, l’inepte Laurent Weil soumet des stars françaises à ses ineptes questions, mais c’est l’arrivée de George Clooney et de sa femme Amal, bombant son ventre plein de jumeaux (pour plus de précisions se référer à Paris-Match), qui monopolise l’attention.

Le cinéma français doit impérativement s’affranchir de ce sentiment d'infériorité. Parce que si l’absence de femmes et de Noirs au sein de l’Académie des Oscars est justement critiquée, à Paris, les professionnels de la profession font la part belle à la diversité. Un des films les plus célébré est Divines de Houda Benyamina qui, après avoir ravagé la Croisette (Caméra d’or) décroche les Césars du Meilleur premier film, de la Meilleure actrice dans un second rôle (Déborah Lukumuena) et du Meilleur espoir Féminin (Oulaya Amamra).

Pour compenser cette déferlante jeune, black, beur, le Cinéma français a convoqué un monstre sacré, Jean-Paul Belmondo, 84 ans.  C’est la première fois que l’ex-jeune premier assiste aux Césars, un événement qu’il a boudé quarante-deux ans durant parce que la statuette n’avait pas été commandée à son père, le sculpteur Paul Belmondo. Entourés d’amis antédiluviens (Claude Brasseur, Françoise Fabian, Guy Bedos, Claudia Cardinale et même Charles Gérard, un second rôle qu’on croyait enterré depuis des lustres), Bébel a été ovationné. Il garde la classe, se tient droit avec l’aide d’une béquille et sourit toujours fort. Mais, diminué par une attaque cérébrale, il peine à trouver les mots et à les articuler. Plus encore que la traditionnelle séquence obituaire, l’ostentation tardive de l’homme de Rio fait prendre douloureusement conscience du temps qui passe...

Divine courgette

Les autres grands vainqueurs de la soirée sont Elle, de Paul Verhoven, Meilleur film et  Meilleure actrice. Déjà récompensée par un Golden Globe pour le rôle de cette femme jouant avec le feu, Isabelle Huppert, radieuse, ironise sur l’avalanche de récompenses: «Je ne jouais pas plus mal avant, mais c’est cette année que vous m’avez remarquée».

Quant à Verhoeven, revenu du purgatoire avec ce thriller tiré d’un roman noir de Philippe Djian, il lance: «Isabelle a amené le film à un niveau supérieure». 2017, année huppérisée...

Quant à Xavier Dolan, il a l’air surpris et vaguement déçu en décrochant le César du Meilleur montage pour Juste la fin du monde. «Un peu déconfit», il reçoit sans effusion ce prix qui s’avère un apéritif puisque le surdoué du Québec est sacré ultérieurement Meilleur réalisateur et que son film vaut le titre de Meilleur acteur à Gaspard Ulliel.

Ma Vie de Courgette de Claude Barras qui, comme Divines, avait enflammé le Festival de Cannes remporte les César du Meilleur film d’animation et de la Meilleure adaptation, décerné à la scénariste Céline Sciamma.

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Messages politiques

La soirée a été animée par Jérôme Commandeur. Moins élégant que Edouard Baer, moins finaud que Valérie Lemercier, moins pétulant que Florence Foresti, l’humoriste n’a toutefois pas démérité et su amener la touche de bonne humeur qui aide à ne pas trouver le temps trop long. Naguère, la Nuit des Césars étaient l’occasion de quelques coups de gueule. On craignait que l’esprit subversif ait déserté un raout friand de bonne humeur. Le politique a fait son retour.

Ken Loach, Meilleur film étranger pour Moi Daniel Blake, déjà palmé d’or à Cannes, n’a pas pu se déplacer mais a envoyé une lettre dénonçant la «brutalité» avec laquelle le gouvernement britannique traite les pauvres et incitant les Français à voter à gauche.

Contre toute attente le prix du Meilleur film documentaire est allé au plus insolent, au plus rentre-dedans de tous les candidats: Merci Patron! de François Ruffin, cet hilarant brûlot attaquant frontalement Bernard Arnault, CEO du groupe LVMH. Dans son T-shirt siglé «I {love} Vincent», allusion à Vincent Bolloré, patron de Canal + qui produit la soirée, Ruffin le trublion ne remercie pas son papa et sa maman, mais harangue le parterre en évoquant les délocalisation qui saignent le Nord et dont «tout le monde se fout parce que cela touche des ouvriers». Que se passerait-il si on délocalisait les acteurs? Les journaux? Les députés – payés 7100 euros en France, 2000 en Pologne et 164 au Bangladesh? Il incite François Hollande à profiter de ses derniers mois à l’Elysée pour déclarer la guerre à la finance et se «bouger le cul».

Devoir de poilade

A la question «Donald Trump va-t-il regarder les Oscars ?», le porte-parole de la Maison-Blanche a répondu «Je ne sais pas. On est dans un pays libre. Et puis Hollywood est réputé pour être un nid de gauchistes». Sans doute le président des Etats-Unis n’a-t-il pas suivi l’interminable Nuit des Césars. Il y aurait vu le gauchisme hollywoodien à l’œuvre par le truchement de l’invité d’honneur. George Clooney n’a pas mâché ses mots: «Nous, citoyens du monde, nous devons lutter encore plus fort pour que la haine ne l'emporte pas (...) Nous nous autoproclamons, à juste titre, les défenseurs de la liberté dans le monde entier, mais nous ne pouvons pas la défendre à l’extérieur en la niant chez nous». Il n’a toutefois pas prononcé le nom de Trump: c’est Jean Dujardin qui s’en est chargé au gré de ses traductions fantaisistes. Faire passer un message fort sans rien renier du devoir de poilade, c'est peut-être ça le génie français.