«Rigoletto» à Aix, un songe sombre et burlesque

Lyrique Le metteur en scène Robert Carsen, fin et conceptuel, signe un spectacleà son image. La direction musicale de Gianandrea Noseda époustoufle

Au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, Rigoletto est une acrobatie. Au sens propre d’abord, puisque le metteur en scène Robert Carsen, qui fait son retour dans le prestigieux sérail aixois après presque 20 ans d’absence, a rêvé les gradins de bois, les loupiotes farouches et le grand rideau pourpre d’une piste de cirque sur la scène de l’Archevêché pour raconter le bouffon tragique de Verdi, larmes d’un père à l’amour trop possessif, clown maudit au sourire de crayon noir. Acrobatie au sens figuré, aussi, tant Robert Carsen fait preuve ici de l’agilité intellectuelle qui le caractérise, et propose un condensé des obsessions qui l’habitent: le théâtre comme un miroir, le théâtre dans le théâtre, comme une mise en abyme du réel. Ou, pour le dire mieux, une mise en réel de l’abîme, qui éblouit encore plus qu’elle bouleverse.

Tristes destins féminins

De ce prisme dramatique, le metteur en scène canadien, l’un des plus en vue du circuit, a déjà fait voir des facettes dans le brillant Don Giovanni de Mozart qu’il a monté à la Scala de Milan en 2011 – la première scène dévoilait une immense glace dans laquelle la salle pouvait se réfléchir –, mais aussi dans Richard III de Giorgio Battistelli, donné au Grand Théâtre de Genève en 2012, où l’hémicycle sanglant de l’arène politique faisait face à l’hémicycle du public.

A Aix-en-Provence, le dispositif est largement similaire. Rigoletto est le bouffon d’une classe de courtisans encravatés (les excellents chanteurs de l’Estonian Philharmonic Chamber Choir), dont le chef de file est le jeune et séduisant Duc de Mantoue. Depuis les gradins, ils s’alcoolisent et se pourlèchent des danseuses en string léopard qui viennent tapiner et sortir leurs griffes vernies dans l’arène, tandis qu’une troupe de garçons de piste rivalisent de sauts périlleux et de pirouettes musclées. Rigoletto a un secret: il fait tout pour préserver sa fille Gilda de cette débauche qu’il haït mais dont il est le maître de cérémonie. Lorsque Gilda tombe amoureuse du Duc de Mantoue, le clown bossu engage le ténébreux Sparafucile pour le faire assassiner. Sans se douter que sa propre fille, consumée par cette première passion, choisira de se sacrifier à la place du Duc.

Triste destin que celui de la féminité dans Rigoletto – une victimisation sans nuance qui est l’une des difficultés de l’ouvrage. Robert Carsen a l’intelligence de la réinvestir en y opposant une masculinité crasse, courtisans en costumes noirs et chaussures vernies où l’on peut lire une critique du capital derrière l’absence d’éthique et la valorisation du plaisir immédiat. Jusqu’à cette scène du deuxième acte qui voit le Duc se déshabiller intégralement et se préparer à déflorer Gilda, sous les acclamations des siens.

Un chef au sommet

Rigoletto est-il meilleur qu’eux? C’est la question posée par la production de Carsen. Dans sa valise de clown triste, Rigoletto transporte un miroir dans lequel il ne supporte pas de se regarder. Le masque qu’il porte, qui lui prête existence dans la mascarade de la cour et en même temps lui permet de dissimuler les secrets d’un père blessé, ce masque est sa malédiction. Lorsqu’il découvre le corps de Gilda et hurle de douleur, au dernier acte, le rideau s’ouvre et dévoile les regards fixes des courtisans, masques immobiles, silencieux et impersonnels. Rigoletto aurait voulu pouvoir échapper à sa propre mise en scène. C’est justement cette mise en scène de soi qui lui échappe et le perd.

Les dernières notes sont d’autant plus impitoyables que le chef Gianandrea Noseda fait la démonstration d’un art hors du commun. Le directeur musical du Teatro Regio de Turin est ici aux commandes du London Symphony Orchestra, auquel il parvient à conférer les couleurs typiques de l’italianità; vivacité des cordes, parfois surchauffées, théâtralité des vents, dont les cuivres ont cette juste sécheresse qui convient parfaitement à l’écriture verdienne.

Dans le rôle-titre, , le baryton-basse George Gagnidze déploie un timbre plus opulent que ricanant (une projection parfois légèrement insuffisante), mais parvient à saisir le mélange de désinvolture et de fragilité qui fait la force dramatique du personnage. La Gilda d’Irina Lungu, soprano plus lyrique que léger, possède de belles couleurs mais manque d’agilité dans l’aigu. Le jeune ténor Arturo Chacón-Cruz est un Duc étincelant mais monochrome, tandis que Gábor Bretz prête sa très belle basse charbonneuse à l’assassin Sparafucile.

Rigoletto, de Verdi, au Festival d’Aix-en-Provence, jusqu’au 26 juillet. www.festival-aix.com