Musique

Rilès en mode survie

Découvert sur le web il y a trois ans, le rappeur rouennais publie son premier disque sur le label américain de Drake et Ariana Grande. Le monde le désire? Lui se sent comme lâché dans la jungle. Coup de fil impromptu avant son concert de samedi à Genève

On aura couru après Rilès. Lancé dans une vaste tournée de promotion autour de Welcome to the Jungle, beau disque inquiet publié en août, l’artiste normand restait injoignable malgré nos efforts répétés. On laissait finalement un message sur son numéro privé, expliquant qu’à l’occasion on serait heureux d’échanger. Une semaine après: surprise! En retraite quelques jours à Prilly, il nous joignait en matinée alors qu’on n’espérait plus lui parler.

«Hier, j’étais à Ouchy, commence-t-il, débit précipité, ton décidé. J’avais l’impression d’être dans un jeu vidéo. Partout, je voyais des gens parfaits qui se promenaient, le lac et les Alpes en arrière-plan. J’étais presque choqué de découvrir un cadre si merveilleux.» Et il rit, Rilès Kacimi, 23 ans, fils d’immigrés algériens grandi dans un immeuble résidentiel de Déville-lès-Rouen, une banlieue «plutôt grise», selon lui, de Seine-Maritime.

«La suite sera guerrière»

Il rit doucement, presque sans éclats, comme sujet à une pesanteur à laquelle on n’échappe pas. Il faut dire que depuis la parution de Welcome to the Jungle, premier album «conçu entre rigueur et sueur», l’ancien étudiant en littérature anglaise est l’objet d’une sollicitation permanente. Pour la qualité de son art joué entre rap conquérant et plaies intimes affichées? Probablement moins que pour sa trajectoire improbable, et jusqu’ici impeccable.

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Résumons: à 20 ans pile, Rilès se lançait le défi de publier sur internet un son par semaine conçu dans sa chambre. Entamé en septembre 2016, le programme baptisé Rilèsundayz tenait la corde douze mois durant. Succès d’estime. Lui rêvait plus haut. C’est alors que le youtubeur Seb La Frite – quatre millions d’abonnés – s’en mêlait. Brusquement, les fans se comptaient par armées. Aux Etats-Unis, le label Republic Records le repérait. «Ils ont bien accroché avec ma musicalité», résume le Normand, pudique. Un deal était signé. Ses camarades de dortoir se nommaient désormais Drake ou Ariana Grande.

«Cette histoire, c’est parfois comme s’il n’y avait qu’elle qui importait aux yeux de certains», déplore le rappeur, déjà las, confessant un épuisement passager. Alors, avant le lancement du Tiger Tour programmé à l’automne dans les Zénith de France, Rilès s’offre une pause au bord du Léman. Passé par le Paléo deux ans plus tôt, il n’avait rien visité de la région. «Pas le temps», s’excuse-t-il. Maintenant, il la découvre sans planning imposé par d’autres ou des nuées de journalistes frappant à sa porte. Plutôt, il les joint en direct. Ça le fait marrer, avant d’expliquer: «J’avais besoin de me concentrer sur les combats qui viennent, car la suite sera guerrière!»

«Lâché dans la jungle»

On l’écoute alors égrener ses échéances. Bien sûr, il y a cette série de spectacles «ambitieux» qui attendent et pour lesquels il sillonnera bientôt l’Europe. Aussi les clips qu’il reste à tourner pour accompagner la parution de son album. Ce Welcome to the Jungle plein d’envie qui, pour immense qualité, possède celle de ne pas bander les muscles ou surjouer la déprime. Plutôt, en 18 titres choisis parmi plus de 200 produits, l’objet dresse en anglais l’autoportrait d’un garçon dépassé par ce qu’il a engendré. C’est Thank God où Rilès évoque l’accident de voiture qui a bien failli lui coûter la vie. C’est Myself N The Sea, où il hésite à jeter aux orties tout ce qu’il a acquis. Plus loin, on retient Are You a Star, où le Rouennais se moque du statut qui lui est conféré. Enfin attend E A Verdade, qui délaisse une trap-pop élégante pour lui préférer la bossa et confier des regrets.

«Je reconnais que c’est un album vulnérable, concède Rilès, ton lointain, voix pâle. En l’écrivant, j’ai réalisé que j’avais le choix entre sombrer dans la mélancolie ou bien tenir. Alors je me suis mis en mode survie. Des gens me font confiance. Ça me donne une forte responsabilité. J’ai le devoir d’en faire quelque chose de beau, de grand. Pour y parvenir, il n’y a qu’une option: travailler dur et sans cesse retourner au charbon.» Se «blinder» pour supporter, tête froide, les espoirs que l’industrie musicale a placés en lui: la problématique hante cet autodidacte doué dont le père, «chanteur du bled», a vu sa carrière autrefois coulée par des producteurs malhonnêtes.

«Je vais me plier à une vie plus saine et sportive, lever de la fonte notamment, annonce Rilès. Je pense qu’une transformation physique accompagne une transformation mentale. L’une et l’autre doivent marcher de pair pour durer dans cet environnement.» Et dans sa langue, on comprend que s’il y a menace, elle vient moins des territoires francophones que de l’Amérique du Nord. Là-bas, son label attend de lui un succès. «Quand j’ai signé aux «States», j’étais seul, explique-t-il. Mon manager était un pote qui s’y connaissait peu en business. Malgré la collaboration avec Snoop Dogg (Marijuana), je tiens à ce que les choses se construisent graduellement là-bas. Le pire serait d’y cartonner direct. Ça fait peur. J’ai l’impression d’être d’un coup lâché dans la jungle.»


Rilès, Welcome to the Jungle (Republic Records). En concert le samedi 14 décembre à Genève, Palexpo Halle 7.

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