*Mais qu'est-ce donc que ce Ring?

«Der Ring des Nibelungen» («le Ring» pour les intimes) se traduit par: «L'Anneau du Nibelung». Il s'agit du titre générique de l'œuvre lyrique de Richard Wagner en quatre épisodes, assez longs et denses pour être représentés en quatre soirées différentes. Du fait de cette articulation quadripartite, on parle aussi de la «Tétralogie» de Wagner pour désigner l'ensemble. Plus précisément, il s'agit d'un «Bühnenweihfestspiel in drei Tagen und einem Vorabend», c'est-à-dire «un festival scénique en trois journées et un prologue». Le prologue (L'Or du Rhin) est donc suivi de trois «journées» (leur action étant censée se dérouler en 24 heures): La Walkyrie, Siegfried et Crépuscule des dieux.

De quoi y est-il question?

Le Ring raconte le déclin des dieux et l'avènement d'une nouvelle engeance, celle des hommes. C'est aussi une parabole sur l'incompatibilité entre pouvoir et amour. Mais l'œuvre est tellement vaste qu'elle autorise de nombreuses lectures, parfois contradictoires. Le projet de Wagner dépasse son simple argument. Le compositeur est allé puiser personnages et situations dans la mythologie scandinave (l'Edda) et dans un poème épique médiéval (La Chanson des Nibelungen) pour en tirer une alchimie personnelle qui lui permet de narrer une autre histoire en filigrane: celle de son siècle – c'est-à-dire la naissance de la modernité. Le crépuscule des dieux s'apparente ainsi à la décadence de l'aristocratie, l'émergence de l'humanité à celle de la bourgeoisie et des masses prolétariennes. Nourri à la pensée de Feuerbach et de Schopenhauer, le Ring apparaît comme la tentative de fournir une mythologie moderne à une Allemagne en voie d'unification.

Pourquoi ce projet mégalo?

La volonté de constituer une nouvelle mythologie explique en partie la forme choisie, qui fait référence à l'Antiquité grecque. Le rêve de Wagner, c'est la «Gesamtkunstwerk», œuvre d'art totale qui unit mot et musique dans un même flux au service du drame, lequel doit occuper une fonction sociale et quasi cultuelle, à l'instar de la tragédie antique. Conséquence tangible de ces théories révolutionnaires: la fondation par Wagner d'un théâtre près de la ville de Bayreuth, dans lequel la notion de classe est effacée (la hiérarchisation parterre/ loges/ poulailler est remplacée par un amphithéâtre qui met les spectateurs sur un pied d'égalité) et où tout reporte l'attention sur le drame (pas de décoration intérieure, rideau et cadre de scène gris, orchestre et chef cachés dans une fosse recouverte). C'est d'ailleurs avec la création du Ring intégral que le Théâtre de Bayreuth fut inauguré en 1876.

Doit-on aduler les grosses dames en cuirasse ou posséder un doctorat en musicologie pour apprécier le Ring?

Eh bien non! Car, au-delà de ses fondements politico-esthétiques, le Ring est d'abord et surtout une formidable fresque, avec son lot de personnages merveilleux (nains, géants, dragons, oiseaux chanteurs, ondines frivoles), ses scènes spectaculaires (l'entrée dans le château en empruntant l'arc-en-ciel, la chevauchée des Walkyries, le combat avec le dragon, l'embrasement du monde). Et puis le Ring, comme les films à succès, carbure au sexe et à la violence: neuf morts en direct, quelques mutilations, des vols à n'en plus finir, un viol à peine maquillé et des engueulades à en faire trembler le fond du Rhin; côté rose, le Ring porte à la scène les ébats malheureux d'un nain libidineux affriolé par trois nymphettes, l'accouplement incestueux d'un frère et d'une sœur, le dépucelage d'un musculeux héros, les affrontements métaphoriques d'une épée et d'une lance…

Combien le Ring me coûtera-t-il en baby-sitter?

Conformément au cliché qui colle aux ouvrages wagnériens, le Ring, c'est long. Mais c'est passionnant aussi, surtout lorsqu'on en suit le texte (signé Richard Wagner) et qu'on en repère les «leitmotive musicaux» (voir la question suivante). Le prologue dure deux heures et demie sans entracte, tandis que chaque «journée» se subdivise en trois actes pour une durée de trois heures trente à quatre heures. Bout à bout, les quatre opéras de la Tétralogie occupent donc près de quatorze heures.

Qu'est-ce qu'un «leitmotiv»?

Dans le flux interrompu de la partition wagnérienne, le «leitmotiv» est un thème musical associé à un personnage, un objet ou une idée abstraite (par exemple: la Rédemption par l'amour, avec majuscule s'il vous plaît). Lavignac, auteur d'un guide du routard wagnérien qui a fait époque, en recense 82 dans tout le Ring. Ils sont omniprésents et forment un tissu serré qui donne à l'orchestre la fonction de commentateur. Ils ont la faculté de se transformer en changeant de rythme, d'harmonie ou d'habillage orchestral. Au gré de leurs métamorphoses, ils peuvent s'engendrer les uns les autres. Pas de panique, un leitmotiv n'est pas subliminal: on l'entend fort bien, même si on ne sait pas lire une partition. D'ailleurs, les cinéphiles connaissent déjà un leitmotiv du Ring sans forcément le savoir: celui de la Chevauchée, dont le rythme galopant et le profil conquérant accompagnent les hélicoptères d'Apocalypse Now.

Ces leitmotive ont subi un étiquetage qui n'est pas de la main de Wagner. D'où le sarcasme de Debussy, qui les taxa de «poteaux indicateurs».

Représenter le Ring aujourd'hui, à quoi bon?

Il n'y a qu'à voir la profusion des mises en scène du Ring au XXe siècle pour en déduire qu'il passionne aujourd'hui plus que jamais. C'est sans doute que nous ne sommes pas sortis de la modernité dont il dépeint métaphoriquement les racines. Et que l'immensité sémantique qu'il entrouvre autorise un nombre inépuisable de lectures, et même certaines récupérations malheureuses – le blond Siegfried forgeant son épée plaisait tout particulièrement aux nazis.

Les artistes, en tout cas, ne se sont pas privés. Juxtaposez donc les productions les plus marquantes du Ring au XXe siècle et vous obtenez une histoire de la mise en scène en pointillé. Car les plus grands sont passés par là: Wieland Wagner (un renouveau), Chéreau (une révolution), Stein, Ronconi, Béjart, etc. La galerie de costumes ci-dessous vous propose justement un tel parcours. Suivez le guide...