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roman

Le rire de Milan Kundera

Avec celles de Philip Roth et de J. M. Coetzee, l’œuvre de Milan Kundera est la plus libre de ce temps. «La Fête de l’insignifiance» réunit cinq rescapés de la bêtise ambiante

Face à la bêtise et au cynisme, Milan Kundera choisit l’«infinie bonne humeur»

Avec celles de Philip Roth et de J. M. Coetzee, l’œuvre de l’écrivain tchèque est la plus libre et la plus iconoclaste de ce temps.

«La Fête de l’insignifiance» est son quatrième roman écrit directement en français

Genre: roman
Qui ? Milan Kundera
Titre: La Fête de l’insignifiance
Chez qui ? Gallimard, 144 p.

Avec celles de Philip Roth et de J. M. Coetzee, l’œuvre de Milan Kundera est la plus libre et la plus iconoclaste de ce temps, parce qu’elle pousse à l’extrême les interrogations sur la vie et sur les abîmes qu’elle dissimule, tout en fustigeant les saccages de l’Histoire, les mensonges des idéologies – communistes ou libérales –, l’oppression sociale orchestrée par les marchands de vertu et par tous ces «charognards» qui, au nom des avenirs radieux, rêvent de faire main basse sur ce que les individus ont de plus sacré – leur intimité.

Et si les romans de Kundera ont tant de force, tant de poids, c’est parce qu’ils ne se contentent pas de nous divertir en racontant des histoires: la littérature, pour lui, est un exercice de haute vigilance face à une humanité qu’il met en scène avec tous ses travers mais, aussi, avec ses rêves les plus secrets. Aussi a-t-il construit ses livres comme autant de «sondes existentielles» lancées vers les horizons brouillés d’une époque dont il aura décrit toutes les impasses, toutes les illusions.

Et si cette époque-là se transforme en un gigantesque champ de ruines, sous sa plume incendiaire, il a su lui offrir une thérapie libératrice, la plus précieuse des rédemptions: ce rire à la fois nietzschéen et rabelaisien qui fracasse son écriture en dégoupillant nos préjugés, nos dogmes, nos certitudes.

L’ironie de Kundera? Du napalm. C’est pourquoi ses personnages sont si désemparés face à ce démiurge cruel qui se joue d’eux comme s’ils étaient des pantins dérisoires, des ombres fragiles confrontées à des spectres monstrueux: la perte de l’identité, la tragédie de l’oubli, le cynisme des régimes totalitaires, les aveuglements de la sentimentalité kitsch, le grotesque de la gesticulation érotique, la dictature du paraître, la tyrannie de l’image, le moralisme épurateur, les laminages du conformisme planétaire, la sotte euphorie de l’homo festivus, autant de cibles contre lesquelles Kundera n’aura cessé de s’acharner, dans ses dix romans.

Publié l’an dernier en Italie en première mondiale – chez Adelphi, dans une traduction de Massimo Rizzante –, composé presque secrètement à l’insu de tous, La Fête de l’insignifiance est le quatrième roman de Kundera écrit directement en français: un récit en sept chapitres – vieille technique kundérienne – qui se refuse à la narration linéaire traditionnelle pour s’orchestrer comme une partition musicale éclatée où, sur une trame minimale sans cesse interrompue, sans cesse ravaudée par une main virtuose, se font écho motifs et variations. Un art de la fugue, donc, au service d’un conte philosophique à la fois terriblement amer et merveilleusement enjoué, au fil duquel se télescopent présent et passé, rêveries intimistes et tableaux réalistes, paraboles cinglantes et sketches burlesques. Avec cet avertissement: «Jeter une lumière sur les problèmes les plus sérieux et, en même temps, ne pas prononcer une seule phrase sérieuse, voilà La Fête de l’insignifiance.» Comme si le fameux rire kundérien avait pour ultime mission de torpiller une époque qui est devenue tristement comique parce qu’elle a perdu le sens de l’humour: vivre dans cette époque-là, c’est être «accusé et jugé en permanence», dira un des personnages de Kundera.

Son récit se situe à Paris, pendant quelques jours du mois de juin, entre les jardins du Luxembourg désormais livrés au vandalisme, un studio où trône une bouteille de vieil armagnac, quelques rues du VIe arrondissement et un appartement de snobs où se tiendra un cocktail fellinien, autant de séquences décrites par un narrateur qui se définit comme un «mécréant». Et qui tire les ficelles de son récit avec une ironie gourmande: un théâtre de guignol échafaudé par un marionnettiste qui, dans sa livrée d’Alceste moderne, ne cesse de montrer que l’insignifiance est devenue «l’essence de l’existence», sa forme la plus cocasse et la plus risible.

C’est à ce pitoyable spectacle que seront confrontés les personnages de Kundera, cinq copains accrochés à leur amitié comme à une bouée de survie, cinq réfractaires rescapés de la sottise ambiante. Quaquelique, le séducteur libertin dont le nom semble sortir d’une comédie de Laurence Sterne. Alain, l’éternel «excusard» rongé par la culpabilité depuis que sa mère l’a abandonné, et désormais condamné à observer, dans les jardins du Luxembourg, toutes ces jeunes femmes interchangeables qui exhibent les mêmes nombrils – tristes symboles d’un monde régi par le narcissisme et par «l’uniformité généralisée». Son ami Charles, lui, a hérité de sa mère «l’amour des drôleries» et il gagne sa vie en organisant des cocktails mondains, autant d’observatoires privilégiés de l’inconsistance humaine, autant de théâtres grotesques où l’on verra des cuistres avinés parler de la mort de leurs proches en s’empiffrant de canapés et de tranches de salami. Caliban, le quatrième larron, est un acteur au chômage qui vient souvent donner un coup de main à Charles et qui, dans sa veste blanche immaculée, ressemble à un ange surgi de l’au-delà, les bras chargés de ce qui nous manque le plus aujourd’hui: le sens de l’humour. Sa blague préférée? Improviser un sabir incompréhensible en se faisant passer pour un serveur pakistanais, au risque d’être pris pour un dangereux islamiste…

Reste Ramon, le vieux retraité misanthrope, le non-conformiste mal pensant, le perturbateur qui incarne sans doute la voix de Kundera. Son évangile? Avoir la force et le courage de se moquer de tout, dans une société soumise à la tyrannie de ces «agélastes» dénoncés jadis par Rabelais – ceux qui ne savent pas rire. «Nous avons compris depuis longtemps, lance Ramon, qu’il n’était plus possible de renverser ce monde, ni de le remodeler, ni d’arrêter sa malheureuse course en avant. Il n’y avait qu’une seule résistance possible: ne pas le prendre au sérieux.» Et d’ajouter, en s’adressant à son copain Caliban: «Dans sa réflexion sur le comique, Hegel dit que le vrai humour est impensable sans l’infinie bonne humeur, écoute bien, c’est ce qu’il dit en toutes lettres: infinie bonne humeur; unendliche Wohlgemutheit. Pas la raillerie, pas la satire, pas le sarcasme. C’est seulement depuis les hauteurs de l’infinie bonne humeur que tu peux observer au-dessous de toi l’éternelle bêtise des hommes et en rire.» C’est ce rire-là, poursuivra le sulfureux Ramon, qui révèle l’insignifiance de notre temps, laquelle «est partout, présente même là où personne ne veut la voir: dans les horreurs, dans les luttes sanglantes, dans les pires malheurs.»

C’est dire combien les propos de Kundera dérangent et interrogent, avant qu’il ne fasse intervenir un invité surprise, par-delà les décennies: Staline, le satrape mégalo qui se joue cyniquement de ses acolytes, qui se moque à gorge déployée de leur soumission puérile et qui jouit du spectacle de sa propre imposture en tournant en dérision l’absurdité de son gigantesque empire – «une rêverie que le monde entier s’est mis à prendre au sérieux», dira le dictateur, après avoir persécuté jusqu’au fond des pissotières du Kremlin le chef du Soviet suprême, le malheureux Kalinine dont l’incontinence urinaire nous vaut des scènes hilarantes.

La fête de l’insignifiance est sans doute l’ultime message adressé par Kundera à une époque qu’il déteste. Dans cet inventaire des aliénations contemporaines, dans cette fable explosive qui est aussi un bel éloge de l’amitié, il a résumé ses principales hantises. Tout est là, au cœur d’un récit réduit à l’essentiel où le tragique de notre condition se double d’une autre tragédie: celle de la mort du rire. S’il disparaît définitivement, plus rien ne sera permis, prophétise l’auteur de La Plaisanterie, dont l’ombre plane sur ces pages avec une légèreté de funambule. Comme cette plume tombée du ciel que des convives hébétés s’évertuent à attraper, au cours du cocktail. Sans y parvenir, parce qu’elle est le signe des anges, le signe de la grâce, dans un monde décidément trop lourd.

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Milan Kundera

«La Fête de l’insignifiance», p. 81

«Nous avons compris depuis longtemps qu’il n’était plus possible de renverser ce monde, ni de le remodeler, ni d’arrêter sa malheureuse course en avant. Il n’y avait qu’une seule résistance possible: ne pas le prendre au sérieux»
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