Cinéma

Rire à mort au cinéma avec le Joker

Le pire ennemi de Batman a les honneurs d’une escapade cinématographique en solo, avec Joaquin Phoenix, phénoménal dans le rôle du clown maléfique. «Joker» a remporté le Lion d’or du meilleur film à Venise

Mégapole au bord de la banqueroute, Gotham ressemble furieusement à New York jadis. Des monceaux d’ordures obstruent les rues, les rats prolifèrent. Ceux qui hantent les égouts et les autres, les bipèdes terrés dans des taudis et cherchant à survivre. Comme ce clown qui, devant un magasin en faillite, se fait rosser par un gang juvénile.

Sous le masque hilare se tapit Arthur Fleck (Joaquin Phoenix). Il vit avec sa mère délirante dans un appartement insalubre. Il se rêve en vedette de stand-up, accueilli dans le show TV de Murray Franklin (Robert De Niro). Des éclats de rire stridents le secouent. Il pointe aux services sociaux pour faire le plein de médicaments. Il pose cette question universelle: «C’est juste moi ou c’est le monde qui est fou?»

Un soir qu’il rentre en métro, trois golden boys en goguette le rouent de coups. Arthur dégaine soudain le revolver qu’un collègue lui a donné et bute ses agresseurs. La fusillade fait les gros titres des journaux et nourrit la psychose récurrente du clown maléfique. Par ailleurs, le milliardaire Thomas Wayne, qui brigue la mairie, n’aurait pas dû traiter de «clowns» les habitants de Gotham. Il se retrouve face à des centaines de paillasses en colère, des déclassés qui ont mis un nez rouge comme d’autres enfilent un gilet jaune.

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Profondes balafres

C’est dans la série télé pop des années 1960 que le Joker a pris vie sous les traits d’un vieux latin lover (Cesar Romero) à perruque meringuée. Doté de la plasticité inhérente aux personnages de comics et aux mythes, le Joker évolue au fil du temps. Trois films majeurs documentent ses métamorphoses.

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Dans Batman (1989) de Tim Burton, Jack Napier est un truand réputé. Jeté par Batman dans une cuve d’acide, il en émerge le teint cadavérique, le tif vert, la bouche grotesquement écarquillée. Il avait déjà «de la friture dans les fusibles», le voici fou à lier. Il se présente comme le «premier artiste assassin à plein temps». Au musée, il se livre à une démonstration d’iconoclasme flamboyant, épargnant juste Bacon, dont il apprécie la monstruosité. Amateur invétéré de farces & attrapes, il pratique le dentier à ressort, la fleur qui gicle et meurt au son d’un sac à rire. Jack Nicholson cabotine forcément, recyclant dans ce personnage de dandy violet les rictus démoniaques mis au point dans Shining ou Les Sorcières d’Eastwick.

Dans The Dark Knight (2008), de Christopher Nolan, le Joker n’a pas de nom. Il semble sortir d’une poubelle avec sa tignasse emmêlée, sa défroque violette froissée. Ses yeux brûlent au fond de cratères de khôl, son fond de teint est grossièrement appliqué, de profondes balafres strient ses joues, le rouge à lèvres du sourire macabre barbouille les dents. Pur psychopathe inconnu des services judiciaires et psychiatriques, il surgit du néant et se présente comme «un agent du chaos». Il met Gotham à feu et à sang, car il est «un de ces hommes qui veulent juste voir le monde brûler». Le regretté Heath Ledger investit dans ce personnage une intensité et une noirceur sidérantes.

Fureur homicide

En brossant le portrait d’un marginal solitaire qui se mue en tueur mentalement dérangé, Todd Phillips (Very Bad Trip, War Dogs) signe un film âpre et dur. Joker se réfère à Scorsese, au show TV de La Valse des pantins et au vigile déséquilibré de Taxi Driver, tout en respectant le canon batmanien puisque le Joker a un face-à-face quasi fratricide avec le petit Bruce, fils du maire Wayne…

Au cœur de ce film transpirant la violence sociale contemporaine, Joaquin Phoenix brûle d’une flamme noire. Décharné, le comédien incarne le plus réaliste des Joker jamais vu à l’écran. Enfant abusé, le clown raté s’est toujours demandé s’il existait vraiment. Porté par un désir de reconnaissance, mû par un besoin de revanche sociale, il se fait ange exterminateur. Sa fureur homicide vise les salauds, les menteurs, les profiteurs, ceux qui décident de ce qui est bien et de ce qui est drôle. Lui aussi aime voir brûler le monde. Lorsque, pitoyable et terrifiant, brisé et triomphant, le Joker se peint un sourire avec son propre sang, il règne sans conteste sur le chaos universel.


«Joker», de Todd Phillips (Canada, Etats-Unis, 2019), avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz, Frances Conroy, 2h01.

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