Roman

Rire de nous-même, sous deux mètres de neige

Avec «Aujourd’hui dans le désordre», Guillaume Rihs signe une excellente comédie de mœurs située dans le quartier des Eaux-Vives à Genève

Un charme immédiat opère à la lecture d’Aujourd’hui dans le désordre, premier livre de Guillaume Rihs. Quels sont les ingrédients qui signent la réussite de cette comédie de mœurs située dans le quartier des Eaux-Vives à Genève? L’humour, du plus quotidien au plus loufoque. La justesse des personnages qui se retrouvent coincés dans un 7 pièces et demie de l’avenue William Favre. Le regard sur l’époque, la prise en compte de l’épaisseur du temps, de ses pirouettes. Pour les lecteurs romands, le plaisir d’un décor connu et réinventé. Enfin, un allant dans l’écriture, un plaisir dans la facétie qui rend le lecteur complice et lui met le sourire aux lèvres. En décembre 2014, Aujourd’hui dans le désordre, alors à l’état de manuscrit, a reçu le Prix des écrivains genevois. Un certain Joël Dicker avait déjà reçu ce prix en 2011 pour son premier roman. Un éditeur parisien, Kéro, s’est ainsi vite mis sur les rangs pour publier le roman de Guillaume Rihs.

Parc La Grange

Au départ, il y a donc cet appartement de l’avenue William Favre. Sept pièces et demie, c’est grand. Louise, 30 ans, et son frère Eudes, flottent un peu dedans. Anselme, l’aîné, architecte comme le père, n’y vit plus. Les parents sont partis vivre à Verbier. Louise, coincée par sa boutique de meubles anciens, ressent le besoin «d’élargir son univers». Elle a donc inscrit l’appartement sur un site associatif de routards. Dans l’idée de faire de «belles rencontres.» Je te prête un bout de canapé, tu m’apportes une ouverture sur le monde, on fraternise, tel est le principe du couch-surfing. On découvre Louise et ses deux frères (Anselme a daigné venir, pour l’occasion) au moment où ils attendent la première visiteuse: Victoria, une Anglaise de 24 ans, qui s’avère absolument sympathique, débrouille, formidable. On dîne tandis que la neige ne cesse de tomber dehors. Le parc La Grange, s’efface, en silence…

A ce moment-là, personne ne le sait encore, débute un huis clos qui, de la charmante initiative, va basculer dans l’épreuve, climatique et humaine. A ce moment-là, Guillaume Rihs a déjà installé un dispositif littéraire qui donne sa profondeur de champ à l’ensemble. Les personnages sont observés par un narrateur omniscient qui ne cache pas sa force: passé, avenir, il voit loin. Son regard panoptique lui permet une vue sur la «time-line», la ligne temporelle, de chacun et de toute chose dans l’appartement.

Poufs et armoires paysannes

Car les choses, ici, occupent beaucoup de place. L’appartement est littéralement envahi par les meubles et les objets. Comme des strates du temps, là encore, ils se sont accumulés, empilés par une force d’inertie que personne ne questionne ou ne remet en cause. Canapés, guéridons, bustes étranges, poufs, armoire paysanne, étagères à bibelots, vases, vasques et fausses amphores règnent en maître et les humains, habitants temporaires, doivent sans cesse composer avec eux. Entre leur narrateur tout-puissant et les choses, les personnages apparaissent comme tout petits, perdus sur la scène de ce castellet qu’est en fait l’appartement de l’avenue William Favre. Les péripéties extravagantes qu’ils traversent, qui les accaparent totalement, sont ainsi mises à distance, en permanence. Aux côtés du narrateur, perché sur le balcon du temps, le lecteur observe ces frères humains, si empêchés, dans leurs mouvements, dans leurs rêves.

L’arrivée de Victoria, déjà, avait nécessité des déplacements de meubles conséquents dans l’appartement. Mais débarquent aussi une Américaine, qui travaille à l’OMS; puis deux Neuchâteloises, Julie et Judith, toutes jeunettes et débordantes d’envie de bien faire; Géraldine, la mère de Louise, Eudes et Anselme, accompagnée d’une amie en rupture de ban; puis le plus improbable des personnages, un muet qui parle en fait beaucoup, qui suscite les scènes parmi les plus drôles, etc, etc. A ce processus d’accumulation, répond son exact contraire, un grand rêve d’allégement et de décroissance que Victoria porte et ne cesse d’expliquer aux autres, au fur et à mesure des arrivées.

Gourou

Le rêve de Victoria s’appelle le projet Gorski du nom de son initiateur et gourou, Mihail Gorski. Un Grec, comme son nom ne l’indique pas. Parangon de l’homme ultra connecté, ultra riche, ultra tout, Gorski, PDG d’une entreprise de téléphonie mobile, décide du jour au lendemain de tout arrêter. Racontée sous une forme épique désopilante, comme une légende inversée à la Steve Jobs, le projet de Mihail Gorski, fait écho à bien des aspirations et des fatigues actuelles. Comment allier confort technologique et sérénité, joie et paix? A quoi sommes-nous prêts à renoncer? Le gourou clownesque Gorski croit à l’existence d’un moment M où l’humanité avait trouvé l’équilibre entre confort et plénitude. Il suffit selon lui de le retrouver.

La petite communauté de l’avenue William Favre (après la lecture du livre, on sent l’envie d’aller y faire un tour…), n’a pas vraiment d’avis sur la question. Encerclée par la neige, elle doit d’abord survivre. Porté par l’exaltation de vivre un moment hors-norme, par la conviction d’être formidable, ouvert aux autres, tolérant, chacun doit accepter des échecs intimes en cascade.

On l’a compris, comme toute bonne comédie, Aujourd’hui dans le désordre, se savoure sur plusieurs plans. On aimerait encore parler des voisins chinois, du père, Horace, superhéros d’un soir, qui surgit de la montagne. On s’arrête ici. Place à la lecture.

 


Guillaume Rihs

Aujourd’hui dans le désordre

Kéro, 234 p.

Quatre étoiles

 

Publicité