Musique

Rita Ora, l’heure qui ne vient pas

A 18 ans, la chanteuse pop kosovare qui a grandi à Londres était promise à la gloire. Dix ans après, elle patiente encore. Talent injustement sous-estimé, elle se produit ce lundi au Montreux Jazz

Novembre 2017. Les affaires patinent chez Rita Ora. En dehors de ses contrats publicitaires ou des apparitions télé qu’elle enchaîne, forcée, les singles publiés en préambule à son deuxième album ne suscitent pas l’engouement espéré. Créer le buzz ne ferait pas de mal. Alors, elle se présente incognito aux auditions allemandes de The Voice. Elle pensait être illico remise par les jurés? Pariait sur une rigolade sitôt relayée par les réseaux sociaux? Nul ne la reconnaît. Malaise.

Qu’est-ce qui ne fonctionne pas avec Rita Ora? Pourquoi, malgré les efforts constamment déployés afin d’être partout courtisée, adorée, jalousée, la couronne pop lui est-elle catégoriquement refusée? Car, voyons, quand tout paraît aisé à Rihanna ou Ariana Grande, la native de Pristina, 28 ans cette année, doit se démultiplier pour exister: pluie de singles inscrits au Top 10 depuis 2012, sa trombine louée à des marques commerciales de luxe, une collection capsule signée chez un célèbre équipementier, des piges au cinéma (la franchise 50 Nuances) et dans quelques séries télé (Empire, 2015), ou ces portraits prétentieux signés par Karl Lagerfeld. Mais malgré cet agenda surchargé poursuivi, dit-on, à grand renfort de piqûres de vitamines, la carrière de Rita Sahatçiu (son vrai nom) stagne toujours. Mais pour l’enfant d’immigrés albanais ayant fui le Kosovo pour l’Angleterre aux premières heures de la guerre, pas question de renoncer. Juré: 2019 sera l’année d’une compétitrice née.

Grand huit émotionnel

Paru durant l’hiver, Phoenix (2018) devait servir cette ambition et tout rafler. Réalisé avec le soutien d’une liste interminable de producteurs chargés d’appliquer là les recettes à la mode, son deuxième album est incontestablement plaisant. En 12 titres de dance euphoriques (Keep Talking) ou tristounets (Let You Love Me), il y est question de fêtes (Anywhere), de romances bisexuelles (Girls) ou d’amour parano (New Look). Problème: loin du «grand huit émotionnel» promis, Phoenix se donne surtout un mal de chien à plaire au plus grand nombre. Rita peut bien y faire preuve d’une dextérité vocale convaincante, l’affaire prend avant son terme les airs d’un club inondé de fumigènes sans physionomiste à sa porte.

A lire:  Michaela Maiterth, blouson noir et cœur bleu au Jazz

Combien de fois s’est-elle refait le film de sa brusque ascension, Rita? Puis celui de son graduel isolement dans cette zone curieuse où l’intérêt pour ce que vous offrez irrésistiblement recule? Pourtant, dans son plan initial, tout était pensé. A l’adolescence, racontait-elle, chanter et embrasser le succès était déjà tout ce qui comptait. Elle était encore cette déracinée qui, le samedi, s’inventait en objet d’admiration dans le pub de son père, y interprétant des trucs rock ou reggae. Venait ensuite l’inscription à une présélection de l’Eurovision et des concerts modestes dans des salles minuscules jusqu’à ce qu’un employé de Jay-Z la repère – on ignore comment. A New York, elle rencontre le patron. Il la signe sur Roc Nation. Elle a 18 ans.

Jay-Z ne répond plus

En 2012, est publié son premier album, Ora. Aux commandes, Will.i.am et Kanye West. Rita devient le «Next Big Thing». En Angleterre, elle obtient son premier hit: Hot Right Now, comète drum’n’bass pliée avec DJ Fresh. Idris Elba adhère. Aux Etats-Unis, elle tourne avec Coldplay et Drake. Et puis… la machine s’enraie. La parution de son deuxième album est continuellement repoussée malgré son casting de rêve: Prince, Diplo ou Calvin Harris. Ce dernier, compagnon remercié, l’enterre bientôt sous les mesquineries.

Chez Roc Nation, on ne retourne plus ses appels. Rupture contractuelle. Coma artistique. La fille pressée d’hier devient ce sourire figé contraint de piger où il lui est possible: lors de la quatrième saison de The Voice UK ou sur le plateau de Top Model USA. Qu’importe: Rita Ora vit pour qu’advienne son rêve. Réseaux sociaux, Fashion Week, reality show, tabloïd: tout lui est bon. Car bientôt, de nouveau, encore, juré, elle sera partout désirée. Renaître et vaincre: Phoenix n’existe que pour servir ce grand projet.


Montreux Jazz Lab, lundi 8 juillet.

Publicité