Paul Cesbron et Yvonne Kniebiehler. La Naissance en Occident. Albin Michel, coll. La Cause des bébés, 366 p.

Pour devenir un être humain, il ne suffit pas de naître, il faut être accueilli au sein d'un groupe, par des rites, des mythes, une inscription dans une filiation, bref, il faut une deuxième naissance. Les exemples donnés par Maurice Godelier, cueillis dans les sociétés les plus éloignées, le disent de toutes les façons (lire ci-contre). Le dialogue entre Yvonne Kniebiehler, historienne de la famille occidentale, et Paul Cesbron, gynécologue-obstétricien, permet de remonter l'histoire de la naissance «chez nous» depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Ils ont rendu visibles leurs différences d'approche, avec des italiques pour signaler son propos à lui, plus lyrique, modeste en dépit de la toute-puissance que lui confère sa position de chef de clinique. Elle garde une bonne distance d'historienne.

Leur ouvrage suit trois «fils rouges»: la mise en place d'une puissance paternelle; l'institution du mariage qui établit une ligne de démarcation infamante entre enfants légitimes et «bâtards»; la sacralisation de la naissance et les rites qui l'accompagnent. Trois piliers qui semblaient inébranlables et que l'époque contemporaine voit vaciller. Dès les années 70, l'«autorité parentale» remplace la puissance paternelle en Occident. La multiplication des familles monoparentales, le nombre croissant d'enfants nés hors mariage ont brouillé les lois de la succession. Les formes religieuses traditionnelles destinées à protéger une vie fragile et menacée sont remplacées en partie par un savoir-faire médical.

La naissance a longtemps été l'affaire exclusive des femmes, parturientes et sages-femmes. La naissance de l'obstétrique, la médicalisation de l'accouchement ont apporté un discours masculin, celui de la science et de l'Etat. L'histoire récente de la naissance se confond avec celle de l'avortement légal, de la contraception, des techniques nouvelles qui engendrent des problèmes éthiques inédits et la naissance d'un eugénisme scientifique.

Si la naissance est une affaire privée, les naissances en sont une publique: les deux spécialistes abordent enfin la répartition des rôles et des tâches entre hommes et femmes (ou entre les personnes de même sexe qui tiennent les places de père et de mère) et le rôle de la société et de l'Etat, qui ont besoin de forces nouvelles mais rechignent souvent à en payer le prix.