Dans la cour de la Maison communale de Plainpalais, le lieu central du FIFDH (Festival du film et Forum international sur les droits humains), à Genève, Rithy Panh est seul. Debout, il regarde la longue courbe des images qu’il a sélectionnées en janvier à Meyrin. Parmi des milliers de photographies évocatrices des exils que n’ont cessé de provoquer les troubles mondiaux du XXe et du XXIe siècle, il a puisé pour concevoir cette vaste fresque.

Pour évoquer le quotidien de ces migrants partis sur les routes, sur les vagues, de ces générations d’hommes, de femmes et d’enfants restant parfois leur vie entière dans des camps, des vêtements font face aux images, soumis comme ces voyageurs d’infortune, au soleil, à la pluie, au froid de la nuit. Entre ces deux courbes, des oiseaux blancs servent de support aux images en mouvements de Rithy Panh, des oiseaux comme ceux que le personnage du film Exil, projeté pendant le festival, imagine dans sa cabane, cette maison intérieure qui reste son seul territoire face à la noirceur totalitaire.

En janvier, au bout de cette semaine parmi les photographies d’exilés, nous avions rencontré Rithy Panh pour parler d’Exil, film inspiré une fois de plus par son propre parcours, adolescent rescapé des camps de travail des Khmers rouges, à la famille décimée, réfugié en France, devenu cinéaste-témoin. Mais surtout pour parler d’Exils, cette installation créée pour le FIFDH et qu’il imagine déjà faire vivre et développer ailleurs.

Le Temps: Le passage au pluriel entre le film Exil et l’installation, Exils, est révélateur. Pouvez-vous l’expliquer?

Rithy Panh: Dans le film, l’exil est comme une protection, contre l’envahissement idéologique, psychologique des Khmers rouges. Ils sont partout, ils observent partout. Le fait de pouvoir s’isoler dans son mental est une façon de résister. Ce sont des thèmes que j’ai déjà développés dans L’Image manquante. Si vous pouvez réciter en cachette quelques vers de Desnos ou vous souvenir d’une chanson, même si vous ne connaissez pas les paroles, que vous vous imaginez en couleurs alors que les autres sont tous en noir, c’est une forme poétique de résistance.

C’est en pensant à ça que m’est venue l’idée d’une installation avec laquelle je voulais rendre hommage à tous les exilés. L’avantage d’une exposition de photographie c’est que l’image reste fixe, contrairement aux reportages à la télévision qui passent vite, ce qui participe même à l’effacement. On peut rester devant, réfléchir, partager, échanger. J’ai trouvé important de reprendre le travail de ces photographes. On y voit les exilés dans leurs trajets, dans ces climats d’insécurité, d’inquiétude constante. On a utilisé les banques de données de l’AFP, de l’UNHR, qui sont des partenaires extrêmement généreux. Des gens de Genève nous ont aussi amené leurs images personnelles puisqu’il y a pas mal d’émigrés ici, avec des origines espagnoles, italiennes, asiatiques…

Je cherche à raconter une histoire avec les images des autres. J’essaie de dialoguer à partir d’images qui étaient stockées sur des bases de données ici et là, auxquelles j’essaie de redonner une vie, une nouvelle force. Quand on voit les images des réfugiés à la télévision, on est dans la compassion, mais on oublie très vite. Dans les photographies, il y a le regard, la possibilité d’un dialogue.

– L’exil est-il une sorte de territoire abstrait que les exilés ont en partage?

– Il ne faudrait jamais connaître l’exil. Une fois qu’on est exilé, apatride, réfugié, une fois qu’on a eu ce genre de statut, on le porte toute sa vie. On se sent bien partout et mal partout. L’exil n’est pas un choix heureux. C’est une absence de choix. Personne n’arrive facilement à quitter son village, sa maison, sa famille.

– De quoi nous exile-t-on? Quel est l’exil le plus profond, le plus grave?

– Exiler, c’est arracher, couper les racines. Même si trente ans plus tard vous pouvez revenir, les racines ne reprennent pas. On perd beaucoup. Notre temps d’exilé est un temps suspendu. Nous sommes toujours en décalage par rapport au temps présent, au temps qui continue dans le pays que vous quittez.

– Vous aviez arrêté de parler votre langue et cette langue a continué son chemin sans vous.

– Sous le régime des Khmers rouges, une langue totalitaire, je dirais même une sorte de langue «khmer rouge» a été imposée. Une langue de propagande, de terreur, selon les mêmes processus décrits par Victor Klemperer pour la langue des nazis. Pour donner un exemple, le mot qui signifie «épouse» était interdit, on devait utiliser le mot qui signifie «famille», qui reste collectif. Deux individus qui s’aiment, c’est une famille, ce qui enlève aussi l’aspect sexué. La langue entre ainsi dans ma vie privée. Aujourd’hui encore, des anciens utilisent encore famille pour appeler leur femme. Il m’a fallu du temps pour me réconcilier avec ma propre langue, en refaire une langue de paix. La langue, c’est le lien avec votre pays.

– Quel est le sentiment de l’exilé vis-à-vis de ceux qui n’ont pas pu partir?

– Ceux qui sont partis se sentent affreusement coupables. Coupables de ne pas avoir été là. Ils se demandent s’ils auraient pu aider, sauver. En même temps, ils savent qu’ils seraient morts. Après, on essaie de se réconcilier, entre ceux qui sont restés et ceux qui sont partis, considérés comme des chanceux même s’ils vivent dans des conditions précaires, qui ont dû apprendre une langue, s’intégrer, trouver les moyens de prendre part, économiquement, socialement, politiquement, au monde nouveau. S’ils ont des enfants, ceux-ci sont devenus les citoyens du nouveau pays.

– Ce n’est pas si évident en Suisse où la naturalisation facilitée de la troisième génération a fait l’objet d’une votation.

– C’est totalement injuste, ils ont leur vie, leurs amis ici. Les exilés ne sont pas des conquistadors. Il y a toujours eu des déplacements, avec les guerres mondiales, mais aussi depuis que l’homme existe, pour des problèmes économiques, de nourriture. Quand quelqu’un va au Cambodge s’installer, ouvrir un business, on ne l’appelle pas un émigré mais un «expat». Il ne faut pas sentir les gens comme une menace. C’est un repli sur soi dangereux. On a besoin de la culture, on a besoin des cultures. Je n’ai jamais vu de guerre qui rassemble, j’ai vu des cultures qui rassemblent. Quelles que soient les raisons de l’exil, le monde reste compliqué. Avant, c’était les régimes totalitaires contre le monde libre, maintenant, le monde libre rejette aussi. Avec la mondialisation, 1% de la population possède 50% des richesses de la terre. Comment peut-on partager et revenir aux fondamentaux? Qu’est-ce que la Cité? Qu’est-ce que la République? Il faut remonter à Platon, à Socrate.

– Votre installation peut-elle participer à une prise de conscience?

– Je suis toujours dubitatif quand on dit que l’art éveille les consciences. Ce serait trop facile. Mais je pense que ce qui importe dans toutes les formes d’art, c’est de nous faire comprendre que le choix existe, qu’on peut transformer les choses.
La lutte entre le bien et le mal existe depuis aussi longtemps que l’humanité. C’est un combat inégal, mais le choix donne un sens à la civilisation.

– Comment se passe le passage du cinéma à l’installation?

– J’ai toujours été un peu plasticien, j’ai commencé par la peinture. Dans les derniers films mon penchant pour les arts plastiques revient. C’est un mouvement tout à fait naturel chez moi. Je viens de collaborer à un requiem avec le compositeur Him Sophy (Bangsokol; a Requiem for Cambodia). C’est intéressant de travailler avec d’autres, des musiciens, des chorégraphes. Pour préparer mes projets plastiques, je travaille avec To, qui est à la fois paysan et sculpteur au Cambodge. Pour mes livres, je travaille avec Christophe Bataille. Je pense que c’est plus facile pour moi que pour lui. Il est écrivain, il a l’habitude de travailler seul, alors qu’en tant que cinéaste je travaille avec un chef opérateur, un décorateur, des comédiens, j’ai l’habitude de concevoir tout à plusieurs.

– Dans vos films, et en particulier dans Exil, il y a une attention particulière au geste: préparer le repas, s’habiller, etc. Etes-vous aussi attentif à cela dans les images des autres?

– Oui, je repère des gestes, des couleurs, quelqu’un qui se couvre avec une couverture orange. Je vais trouver des belles images, c’est presque gênant parfois. Pendant toute une semaine vous passez devant tous les malheurs du monde, le manque d’eau, la fuite, la souffrance des enfants, les promiscuités, l’abandon. Vous avez entre les mains l’image d’une personne plutôt qu’une autre. Un jeune ce matin m’a dit que le monde allait mieux, qu’on se comprenait mieux, qu’il n’y avait plus de génocide. Mais moi qui ai un peu plus de 50 ans, j’en ai déjà connu quatre ou cinq. La Bosnie, le Cambodge, le Rwanda, sans parler du Darfour, il continue à y avoir de grands crimes de masse. Il y a un déficit de pédagogie. Si le dialogue entre les peuples semble un peu illusoire, peut-être pas celui entre les personnes. 


Rithy Panh au FIFDH

«Exils», installation, cour de la Maison communale de Plainpalais/Espace Pitoëff, rue de Carouge 52, Genève. Jusqu’au 19 mars.

«Exil», film, Cambodge/France, 2016, 77 min. Samedi 11 à 19h et lundi 13 à 20h15, en présence du réalisateur. Espace Pitoëff, Salle communale de Plainpalais. Genève.
Mardi 15 à 19h30 à la Bobine, Le Sentier (VD). Jeudi 13 aux Cinémas du Grütli, Genève,

«Talking Heads», rencontre avec Jean Perret, responsable de la section cinéma de la HEAD, lu 13 à 18h30, Espace Pitoëff.

Sur le web:le site du FIFDH, jusqu’au 19 mars, Genève.


L’humanité, entre tourments et sollicitudes

Pour cette 17e édition, le FIFDH multiplie les expositions. Sélection

1- «Under the Skin», installation de Mounir Fatmi, Maison des arts du Grütli, Genève

En collaboration avec la galeriste Barbara Polla, le président du jury 2017, Mounir Fatmi, présente une œuvre sensible, liée aux questions d’identité. Le plasticien, qui vit entre Tanger et Paris, propose ici une variante d’œuvres qu’on a pu voir au Mamco en 2014. Il reprend des images du film expérimental Darkening Process, et plus précisément des portraits de l’écrivain John Howard Griffin qui en «devenant Noir» souhaitait estimer le vécu de ses concitoyens. Un papier peint, comme un dégradé de gris, rend compte de l’impossibilité de réduire un individu à une couleur. Sur ce papier peint, des tableaux, de la série Blinding Light (2013). Celle-ci est basée sur une peinture de Fra Angelico intitulée La Guérison du diacre Justinien, illustrant la légende de Justinien auquel les saints Côme et Damien auraient greffé la jambe d’un Ethiopien. Les collages de l’artiste installent la scène dans un bloc opératoire actuel.

2- «Chroniques d’Alep», de Mouna Ikhlassy, Flux Laboratory, Carouge

Les estampes de cette Syrienne exilée depuis 2012 sont inspirées par la cartographie de sa ville natale. Elle redessine les rues, les quartiers, à partir de calligraphies, de fragments de poèmes, de noms de disparus. Flux Laboratory (Carouge), en partenariat avec la Galerie Ligne treize. Jusqu’au 24 mars.

2- «Not a Target/Pas une cible», MSF, Espace Pitoëff

Les hôpitaux ne sont pas une cible. Pourtant, en Syrie, au Yémen, en Afghanistan, ils sont régulièrement bombardés. MSF a lancé une vaste campagne de sensibilisation, baptisée «Not a Target», contre ces attaques défiant toutes les conventions humanitaires. La reconstitution d’un morceau d’hôpital en ruine attend ainsi les visiteurs du lieu central du FIFDH.