Dans le hall du Musée d'ethnographie de Genève (MEG), ils sont assis face au public dans le demi-cercle formé des 20 chefs-d'œuvre prêtés par le Musée Barbier-Mueller à l'occasion de son trentième anniversaire: Jean Paul Barbier-Mueller lui-même, dont la collection est connue dans le monde entier, et Jacques Hainard, ancien directeur du Musée d'ethnographie de Neuchâtel qui a pris la tête du musée genevois en 2005. La présence à cet endroit de ces 20 chefs-d'œuvre et une telle rencontre étaient inimaginables il n'y a pas si longtemps. C'est pourquoi le titre du débat organisé mardi dernier au MEG, «Technologies de l'enchantement: esthétique des arts lointains», n'est qu'un leurre. En fait, il faut lire: cérémonie de réconciliation entre deux mondes trop longtemps fâchés.

A Genève plus qu'ailleurs, le débat entre les ethnologues et les esthètes a fait rage, grevé par des conflits tant politiques que personnels. Et il n'y a qu'à considérer le moment choisi - le trentième anniversaire du Musée Barbier-Mueller -, l'extrême politesse de l'hôte et directeur des lieux, Jacques Hainard, qui lance la soirée en espérant que cette date du 8 mai 2007 fera date, pour comprendre qu'il s'agit ici d'autre chose que d'une querelle académique. D'ailleurs, avant même que le modérateur de la soirée n'ouvre la bouche, Jacques Hainard passe la parole à son invité qui a souhaité mettre en perspective sa présence au MEG.

Amateur de digressions et d'anecdotes éclairantes, Jean Paul Barbier-Mueller a la parole fluide et vive. Il veut préciser que, en 2001, il n'était pas contre le Musée d'ethnographie, mais contre le projet architectural et son implantation. De toute façon, «les gens qui ont été mêlés à cette histoire, à part moi qui survis à tout, ont disparu». Sans doute certains conservateurs, certains amis du MEG présents dans la salle ont-ils un peu frissonné à cet instant, mais il est vrai que ce qui a rendu cette soirée possible, c'est l'arrivée de Jacques Hainard venu de Neuchâtel, c'est aussi l'écoute de Patrice Mugny, en charge de la culture genevoise depuis quatre ans, que tient à reconnaître Jean Paul Barbier-Mueller.

Ce que veut surtout défendre le collectionneur, c'est son droit d'«esthéticien», celui d'apprécier les objets pour eux-mêmes, sans être obsédé par leur contexte et par leur usage. Même si, dit-il, «il y a un moment où on veut en savoir davantage sur ce qu'on aime».

Le modérateur de la soirée, Bruce Wastiau, est bien placé pour savoir que Jean Paul Barbier-Mueller ne se contente pas de «l'art pour l'art». Conservateur à la Section d'ethnographie du Musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren, il contribue régulièrement à la revue Arts et Culture du Musée Barbier-Mueller. Si on est allé chercher ce modérateur loin du «conflit» genevois, jusqu'en Belgique, c'est qu'il est aussi apprécié par Jacques Hainard.

Celui-ci rappelle ses credos, ses doutes devant la façon dont les «esthètes» occidentaux jugent les objets d'ailleurs avec leur notion du beau. Les uns et les autres vitupèrent contre la scénographie de Jean Nouvel au Musée du Quai Branly alors même que Jean Paul Barbier-Mueller est pressenti pour diriger la commission chargée du projet de Nouvel au Musée d'art et d'histoire de Genève. Le collectionneur ne comprend pas qu'il n'y ait pas de crédit d'achat pour le MEG. Jacques Hainard déclare haut et fort que ce qu'il faut aujourd'hui au musée, c'est de la place, c'est-à-dire faire avancer le projet d'extension du musée pour monter des expositions à la fois belles et scientifiques - et qui évoquent aussi l'histoire genevoise de l'ethnographie. Et, conclut Jean Paul Barbier-Mueller tout sourire: «Vive le Musée d'ethnographie!»