Rituels en séries à la Ferme-Asile

Images A Sion, une très belle expositionde photographies et vidéos explore les rites d’ici et d’ailleurs

Une dizaine d’artistes parmi lesquels Matthieu Gafsou, Anne Golaz ou Virginie Rebetez présentent leurs travaux

Noël approche, et de nombreux rituels se préparent. Trouver un calendrier de l’Avent pour les enfants, garni d’images pieuses ou de petits chocolats. Décorer le sapin. Déposer une crèche à ses pieds. Confectionner le foie gras avec une tombée d’armagnac. Acheter l’Almanach Vermot pour l’offrir à grand-mère. Ensuite, peut-être, il s’agira de baisers sous le gui et de bonnes résolutions. Les rituels sont ainsi: collectifs et individuels, sacrés et païens, pétris de décorum et de théâtralité, divers et variés. En collaboration avec Near, l’association suisse pour la photographie contemporaine, la Ferme-Asile, à Sion, accueille les travaux d’une dizaine d’artistes essentiellement romands autour des coutumes et cérémonies qui forgent les cultures et les identités. Une mise en scène de mises en scène.

Il y a les rituels exotiques. David Favrod, en quête de sa part japonaise depuis que les autorités de Tokyo ont refusé un passeport à ce garçon de mère nippone, ne livre qu’une image, immense. Une femme à la longue chevelure noire est accroupie dans l’eau, sorte de fée-sorcière des marécages, mi-douce mi-inquiétante. Représente-t-elle un yōkai, cet être fantastique émergeant à la fin des cent récits à la bougie qui composent les soirées Hyakumonogatari Kaidankai au Pays du Soleil-Levant? Virginie Rebetez, elle, se penche sur les pierres tombales du cimetière de Soweto, recouvertes de tissu en attendant que la famille puisse offrir une «cérémonie du dévoilement» à son défunt. Regardez ce drap clair orné de fines feuilles dont une entaille laisse apercevoir la dalle comme une robe d’été glisse sur une épaule. A côté, Thomas Rousset et Raphaël Verona documentent la culture amaya bolivienne à quelques coups de fiction. Deux crapauds dorés garnissent un autel tandis qu’un homme au masque d’aigle tient la (fausse) tête d’un autre par les cheveux.

Il y a les rituels ésotériques. Un feu dans la taïga finlandaise pour favoriser la chasse à l’élan, bientôt suivi d’un passage au sauna capté par la Fribourgeoise Anne Golaz. Il y a les rituels ampoulés. Les shows grandiloquents de l’International Christian Fellowship en Suisse alémanique, faits de guitare électrique, d’échographie en live et de projecteurs puissants. Une série qui a valu à Christian Lutz de se frotter aux coutumes judiciaires.

Il y a les rituels familiaux. Les dimanches à la campagne qui soupirent d’ennui dans l’objectif de Sophie Brasey. Des jeunes agglutinés autour d’une voiture aux plaques fribourgeoises. Une gamine seule sur une balançoire à deux places. Une foule au bord du lac, des skieurs sur une terrasse, un type courant dans un lotissement. La vidéo d’Emmanuelle Antille, au contraire, dégage une immense violence sur l’air de La lettre à Elise. On y voit un vieux couple danser maladroitement tandis que leur fille semble perdue sur son lit. Les parents viennent de lui couper les cheveux avec un cutter. Le père a récolté les mèches puis les a épinglées dans la chevelure courte de sa femme.

Il y a encore les rituels artificiels. Allemands de l’Est déguisés en Amérindiens, mêlant sur les clichés de Jen Osborne classeur des années 2000 et fléchettes du XIXe siècle, tipis et baskets. Les rituels initiatiques; les adolescents enlacés de Germinal Roaux ou la montée d’un homme fardeau sur un pierrier, incarnée par Thierry Kupferschmid.

Il y a les rituels figés. Clichés de Matthieu Gafsou récoltés dans le cadre de l’avant-dernière enquête fribourgeoise sur l’Eglise catholique. Où défilent des vieillards en costumes fastueux, trônent des objets sertis de pierres précieuses, résonnent des chapelles vides.

Il y a enfin des rituels personnels. Au rez-de-chaussée, sur le mur du restaurant qui redonne à la Ferme-Asile son caractère nourricier, des visiteurs ont confié leurs manies. «En automne, planter des jacinthes et des tulipes.» «Une fois par mois, aller chez le coiffeur. Deux fois par an chez le dentiste.» «Remercier pour le jour qui se lève.» «Jouer au baby-foot pour décompresser.» Ils apportent à l’exposition la touche vernaculaire qui lui manquait peut-être. Puisque les rites qui jalonnent nos vies – baptême, mariage, etc. – sont, historiquement au moins, les sujets les plus photographiés, le clic-clac obligatoire devenant à son tour rituel. Mais les commissaires Corinne Currat et Véronique Mauron ont pris soin de rester sur le plan artistique, éludant tant les albums de famille que les clichés purement ethnographiques qui évoqueraient les cérémonies de telle ou telle peuplade. Et je maudis le rituel journalistique qui consiste à trouver une fin spirituelle pour clore son article.

Rituels. Jusqu’au 1er février 2015 à la Ferme-Asile, à Sion. Café-philo sur les rites et rituels d’aujourd’hui avec Bernard Crettaz, ce jeudi 20 novembre à 20h30. Table ronde sur les rituels et leur représentation le jeudi 27 novembre à 20h. www.ferme-asile.ch

L’exposition élude les albums de famille et les clichés purement ethnographiques