Nouvelles

Les rivages mélancoliques de Peter Stamm esquissent une poétique de l’échec

En dix récits elliptiques, l’écrivain alémanique fixe des instants flottants de la vie des couples

Genre: Nouvelles
Qui ? Peter Stamm
Titre: Au-delà du lac
Trad. de l’allemand par Nicole Roethel
Chez qui ? Christian Bourgois, 178 p.

Adolescente, Anja a vécu trois ans «dans la forêt». Au petit matin, la maison parentale était souvent «une nature morte de la dévastation». Mais, contrairement à ce que pensaient les adultes, la jeune fille n’avait pas fui ce petit enfer domestique. Elle «était tout simplement allée vers quelque chose». Vingt ans plus tard, Anja a quitté la forêt depuis longtemps, elle a acquis un métier, elle a un mari, deux enfants. De son intimité avec le monde sylvestre, rien ne lui est resté. Elle végète maintenant dans une sorte d’anomie, que son mari appelle «dépression». «On ne doit rien attendre, c’est la seule façon de tenir le coup», se disait-elle autrefois. Un jour, la forêt regagnera tout le terrain, les hommes disparaîtront, et «ce sera comme si rien ne s’était passé». Anja erre dans le supermarché de son quartier de banlieue, pique des objets par défi, néglige ses enfants, son ménage, jusqu’à ce que son mari la quitte, de guerre lasse. Revient alors, comme un fantôme, ou comme l’image du destin, la figure du chasseur qui l’observait en silence dans la forêt. Rêve, réalité? Il y a quelque chose de La Femme gauchère de Handke chez Anja, un désarroi sans voix, un refus profond.

«Dans la forêt» occupe une place centrale dans ce recueil, c’est la nouvelle la plus développée, la plus étrange. Plusieurs des neuf autres ont la même tonalité grise, il en émane une tristesse diffuse. Un couple en vacances s’ennuie sans passion, c’est «L’Ordre des choses». La maison ne correspond pas à l’offre, les voisins allemands font du bruit, le désir est usé. Il faut qu’un accident affreux vienne rompre cet ordre pour que soient révélés aux vacanciers la finitude et le vide de leur existence. Ceci une interprétation parmi d’autres, car les récits de Peter Stamm sont très ouverts, le seul élément tangible de ce trouble est que le couple fait l’amour «plus fougueusement que quelques jours auparavant».

Au lieu d’apporter sa valise à sa femme, en coma artificiel à l’hôpital, un vieil homme part en train à l’autre bout du pays, sans bien savoir pourquoi. Le gardien de l’ancienne usine transformée en ateliers d’artistes veut émigrer au Canada. La mort de sa femme anéantit son projet et il reprend sa place comme si rien ne s’était passé, là aussi. Pour relire et améliorer son exposé sur Les Estivants de Gorki, un chercheur prend pension dans un hôtel de montagne. Le lieu est vide, eau et électricité coupées. Seule une jeune femme évasive, voire hostile, lui procure chaque jour une boîte de raviolis qu’il mange froids, en solitaire. Cette Ana finira par disparaître. Avec une brève excursion à «Coney Island», «Les Estivants» est la seule nouvelle écrite à la première personne.

En allemand, le recueil s’intitule Seerücken : «le dos du lac» désigne une rangée de collines très boisées au sud du lac de Constance. Ce paysage bucolique fournit le cadre de plusieurs nouvelles. Ainsi, «Le repas du Seigneur» qui expose, non sans un rien d’humour, les déboires d’un pasteur trop moderniste que ses paroissiens boycottent et qui finit par lancer les hosties aux mouettes dans un grand éclat de rire. Et surtout, «Le 27 juin», le seul récit qui ouvre sur une possibilité de tendresse et de chaleur, l’histoire d’un agriculteur timide qui trouve – peut-être – l’amour.

Peter Stamm est un des auteurs alémaniques les plus lus, dans sa langue comme en français. On le compare à Tchekhov pour la mélancolie elliptique qui émane de ses livres, ou à Strindberg, pour le malheur conjugal. S’il est habile, il n’a pourtant ni la grâce du premier, ni la force du second.

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