Le moins que l'on puisse dire, à propos du dernier Jacques Rivette, c'est qu'il garde son secret bien défendu. Sans l'éclairage fourni a posteriori par son auteur (lire notre entretien en page 53), quel spectateur pousserait en effet la sagacité jusqu'à débusquer de lui-même la filiation entre l'héroïne de Secret Défense et la figure tragique d'Electre? Cinéaste de la durée, de l'énigme, du complot et de l'imperturbable répétitivité des actes humains, Jacques Rivette, par sa mise en scène, fera songer au roman-photo ou à l'essai avant d'orienter l'exégète vers les grands mythes de l'Antiquité. Tout y renvoie pourtant. Or plutôt que la forme cyclique adaptée à cette œuvre préoccupée d'éternel retour, Rivette lui imprime le mouvement de l'aller-retour: et – avertissement aux impatients! – de l'aller-retour itératif.

Secret Défense est ainsi un film à deux temps (à deux espaces, aussi) – et à plusieurs mouvements. Au moment où l'on rencontre Sylvie (Sandrine Bonnaire), elle travaille dans un laboratoire parisien à rechercher un vaccin contre le cancer. De ses éprouvettes au répondeur téléphonique et écran d'ordinateur qu'elle possède chez elle, la jeune femme évolue dans un milieu froid et aseptisé. Lorsque son jeune frère Paul (Grégoire Colin) revolver au poing, déboule un soir pour lui révéler que feu leur père, contrairement à la version officielle, a été assassiné par son associé Walser (Jerzy Radziwilowicz, ex-homme de marbre chez Andrzej Wajda), la routine perd ses droits. Afin de protéger son cadet, Sylvie va décider de venger leur paternel à sa place. Une résolution qui l'emmènera jusqu'au fin fond de la Bourgogne, au domaine familial qu'occupe désormais Walser. Un cadre aussi chaud, aussi vital, que son univers privé était apparu impersonnel.

Le foyer d'une sorte de magma originel, en quelque sorte, où s'est noué le drame de famille, et où Sylvie éprouvera à ses dépens, au gré de ses va-et-vient ferroviaires, la fatalité des liens du sang. Initié par son père (fondateur au reste d'une entreprise de vente d'armes), le crime rejaillira sur chacun des personnages, prouvant que le mal n'est jamais autre que contagieux. Une réflexion – menée ici à la manière d'un austère jeu de l'oie et d'un implacable domino –, qui n'usurpe rien en exigeant un peu de temps...