Etre le Marcel de Tricky n'est pas un job à plein temps. Un titre à peine et le voilà qui s'en va, superflu sur le torse-bréviaire du pugiliste briton. Cassius Clay de la pop en glaise, sourcier de bitume auditif, Tricky traque en scène des démons querelleurs. Vendredi soir à Montreux, pris au piège entre les langueurs délicates de Yo La Tengo et le bruit blanc de Mogwai, le chanteur à la gorge dérangée éructe en boucle ses refrains tribaux.

Sensation de la soirée montreusienne, artiste aventureux dont l'apparition, au mitan des années quatre-vingt-dix, fit imploser la pop en climats granulaires et ténébreux, Tricky revient au festival en doyen de la génération samplée. L'icône spectaculaire d'une ère habitée par la réinvention de soi, l'Anglais magnétise le regard de sa seule présence claire obscure.

Salmigondis de muscles cuivrés, tapi dans le noir d'un éclairage tamisé, l'homme agite en continu son pied de micro tordu comme un assoiffé actionnant le levier d'un puits. Mais la source paraît tarie. Jamais au cours de sa fulgurante carrière, Tricky n'avait semblé aussi absent. Réputé secret, d'un naturel ombrageux, le kid de Bristol se démène comme un beau diable pour muer la froide mécanique de son mauvais groupe en or noir. Mais s'ébrouer ne suffit guère à faire oublier combien ses premiers disques, savamment brinquebalants et gorgés de sève soul, mettaient les années quatre-vingt-dix en communication directe avec les sorciers jamaïcains. Etirés jusqu'à la nausée, desservis par la voix plus qu'approximative de sa chanteuse Costanza Francavilla, les morceaux de son dernier disque se succèdent ici en une mauvaise démonstration de rock pesant, au milieu de laquelle Tricky paraît d'un seul coup bien seul, et bien petit.