Les mythes traînent derrière eux un lot d’images et quelques clichés, remparts contre toute tentative d’affaiblissement. Robert Capa est l’incarnation du reporter de guerre. On le voit sans peine courir parmi les soldats républicains en 1936. On l’imagine de l’eau jusqu’à la taille pour couvrir le débarquement américain en Normandie. On connaît quelques-unes de ses photographies par cœur et on a le sentiment qu’elles doivent toutes raconter la même histoire, celle de types en uniforme plus ou moins prêts à en découdre. Et si Capa, à la manière de James Bond, se révélait aussi à l’aise sur le front qu’à une soirée mondaine? S’il avait, surtout, photographié avec autant de talent les touristes à Zermatt que les combattants en Indochine?

Avec Robert Capa et la couleur, le mythe prend une autre teinte. Après New York début 2014 et Budapest cet été – ville d’origine du reporter –, l’exposition démarre au château de Tours, organisée par le Jeu de Paume parisien. C’est en 2007 que le récit commence. «Alors que je préparais une rétrospective, j’ai été attirée par quatre photographies en couleur, prises en Chine. Cela m’a intriguée parce que je n’en avais jamais entendu parler, admet Cynthia Young, commissaire et conservatrice des archives Robert Capa, à New York. Nous possédions un carton marqué «Capa couleur», fermé depuis des années. C’était le moment de nous en emparer.» L’équipe de l’International Center of Photography, fondé en 1974 par le frère du photographe, constate alors que presque tous les reportages en noir et blanc réalisés de 1941 à la mort de Capa en 1954 ont été doublés en couleur. Et que le Hongrois s’est intéressé à la polychromie dès 1938 et ces quelques images chinoises publiées dans Life. 

«Davantage qu’une nouvelle technique, c’était une manière pour lui de se réinventer», estime Cynthia Young. Les 150 tirages présentés à Tours et accompagnés de nombreuses lettres et publications donnent en effet à voir un autre Capa. Dans la première salle, consacrée à la Deuxième Guerre mondiale, les soldats alliés roupillent sur le pont d’un bateau, observent le décollage d’un bombardier ou arrosent un avion accidenté. Loin des scènes d’action capturées sur le front. «La bobine couleur a été inventée en 1936, c’est la Kodachrome Agfa 8. Le processus est très lent et nécessite d’envoyer les pellicules au laboratoire Kodak qui les retourne après deux semaines. Cela oblige Capa à traiter des sujets secondaires et plus posés», poursuit la spécialiste. La composition, dès lors, est extrêmement soignée et révèle un regard d’esthète.

Pionnier

Très enthousiaste et précurseur, Capa multiplie les courriers aux journaux et à son frère pour vanter cette nouvelle photographie. Plus tard, il sera conscient que Magnum ne doit pas louper le coche. Dans les vitrines du château, quelques publications – Illustrated, Saturday Evening Post ou Holiday – témoignent de ce tournant, bien que la plupart des illustrations restent en noir et blanc. A partir de 1943, il devient trop compliqué de se procurer des films et le bourlingueur abandonne la couleur pour un temps.

Deux ans après l’armistice, les magazines délaissent la thématique de la reconstruction pour se pencher sur «les styles de vie». Au Maroc, Capa photographie des hommes en djellaba et le tournage de La Rose noire. En Israël tout juste proclamé, le journaliste fige les chantiers de colonies du Neguev. 1947 marque l’entrée dans la Guerre froide et l’exilé s’attarde sur les gosses de la place Rouge et les paysannes géorgiennes. La même année, il fonde l’agence Magnum avec Henri Cartier-Bresson, David Seymour et George Rodger. En 1949, il imagine le projet «Génération X», portrait d’une jeunesse née avant la guerre et de ses aspirations.Robert Capa, Américain chic et mondain, était né dans l’imagination de Gerda Taro et Endre Ernő Friedmann – de son vrai nom – en 1935. En 1950, l’homme s’attache à devenir sa légende.

L’été, il fréquente Deauville et son hippodrome, l’hiver, il skie à Zermatt. Les images de cette période sont les plus dissonantes d’avec l’œuvre établie du reporter. Le glamour y règne en maître et les jolies femmes défilent. L’objectif de Capa observe une baigneuse sur la plage de Biarritz, une touriste sur les pistes suisses, l’actrice Capucine accoudée à un balcon ou les élégants d’une soirée romaine. Là encore, la composition est savamment étudiée. La couleur confère une modernité inédite aux images, avec cette touche vintage apportée par les vêtements, les accessoires et les coiffures. Capa photographie également de nombreux tournages de films, réalisant des portraits d’Ava Gardner, Ingrid Bergman ou Humphrey Bogart. 

Question d’image

«Les photographies couleur ne sont pas passées à la postérité pour des raisons techniques – l’Ektachrome inventé en 1946 se conserve très mal au-delà de quinze ans – mais surtout pour une question de stigmatisation, analyse Cynthia Young. Durant des décennies, la couleur a été considérée comme peu fiable et peu sérieuse, bonne uniquement pour la publicité, la mode et la fiction. Cornell, le frère de Robert, a volontairement délaissé ce travail, préférant transmettre l’image d’un reporter de guerre plutôt que celle d’un photographe de la vie quotidienne.» 
En 1953, Capa lui-même écrit à un ami que «Deauville, Biarritz et tous ces films hétéroclites, c’est bien fini». La légèreté commence à lui peser. En mai 1954, Life l’envoie couvrir la guerre d’Indochine. Un boîtier couleur et un noir-blanc autour du cou, il suit les soldats américains sur la route de Nam Dinh à Thai Binh. S’écartant un peu du chemin pour les photographier en plan large, Robert Capa saute sur une mine. Les nombreuses rétrospectives et publications qui lui rendent hommage balaient la couleur.


Jusqu’à aujourd’hui, l’ICP a dénombré un peu plus de 4000 photographies couleur pour quelque 20 000 en noir et blanc. Le travail de restauration a été difficile. «Les nouvelles technologies ont permis de scanner les clichés et de leur redonner leurs teintes. Nous avons essayé de prendre les décisions les plus neutres possibles, en nous basant sur des magazines, des films d’époque et les Kodachrome qui n’ont pas été altérées», explique la conservatrice, pour qui la couleur «apporte de l’information supplémentaire et permet de dater une image». En 2007, 4500 négatifs de la guerre d’Espagne réalisés par ­Robert Capa, Chim et Gerda Taro étaient retrouvés dans «la valise mexicaine». La même année, les vues en couleur étaient exhumées de leur carton. L’œuvre de Capa peut-elle réserver encore des surprises? Cynthia Young veut y croire.n