Des prés en fleurs. Les joies de l’hymen. Orphée est heureux en ce jour de fiançailles où il est uni à Eurydice. Mais voilà qu’Eurydice est mordue par un serpent et que sa vie va basculer, parce sa bien-aimée succombe au venin du reptile. Commence un chemin d’introspection, tel que le poète Alessandro Striggio et le compositeur Monteverdi l’ont dépeint il y a 409 ans dans «L’Orfeo».

En 2016, l’histoire d’Orphée et Eurydice résonne avec toujours autant de force qu’il y a quatre siècles. Robert Carsen se réjouit de mettre en scène le chef-d’œuvre de Monteverdi pour la première fois, à l’Opéra de Lausanne.

En vidéo: les répétitions et l'interview de Robert Carsen

Avec la sagesse qui le caractérise, la folie aussi, cet artisan sensible et lumineux va s’attacher à mener ses chanteurs au bout d'un périple initiatique, en compagnie du chef claveciniste Ottavio Dantone. Carsen lui-même est ému de retrouver les murs de l’Opéra de Lausanne où il s’attelait à sa première mise en scène professionnelle il y a trente ans. Renée Auphan l’avait engagé pour «Ariadne auf Naxos» de Strauss, peu après que Hugues Gall l’eût repéré pour monter deux autres spectacles à Genève.

Le Temps: Vous êtes toujours aussi émerveillé par le monde de l’opéra?

Robert Carsen: Oui, bien sûr. Pour moi, un opéra est comme une architecture. Le musicien construit son propre édifice dans la conjonction des mots et de la musique. Imaginez: du papier blanc, un crayon et les mots, et vous arrivez à composer «L’Orfeo». C’est incroyable!

– Que raconte l’histoire d’Orfeo aux gens d’aujourd’hui?

– Il faut se souvenir que quand cette œuvre a été écrite en 1607, l’opéra était une forme toute neuve. C’est quand même incroyable que si tôt, Monteverdi et le poète Alessandro Striggio aient choisi un thème aussi élémentaire que le mystère de la mort et le tabou qu’on ne peut pas traverser le monde de la mort pour aller redonner vie à ceux qu’on aime. Donc chacun dans n’importe quel public, que ce soit chez les Gonzague en 1607 à Mantoue ou ici à Lausanne, ne peut s’empêcher de penser à des personnes qu’il a aimées. Tout est là, dans une œuvre qui dure à peine deux heures de musique.

– Mais comment monter un opéra vieux de 400 ans?

– Il faut approcher l’œuvre comme si elle avait été écrite hier, ou même aujourd’hui. Evidemment tout le monde connaît le mythe d’Orphée. Prenez les parents qui racontent une histoire à leurs enfants avant qu’ils s’endorment: ces enfants connaissent l’histoire par cœur puisqu’ils l’ont entendue trois jours auparavant. C’est la façon de raconter l’histoire qui fait toute la différence. Moi, je voudrais que les gens écoutent cette histoire comme si c’était la première fois.

– Vous avez choisi d’actualiser le mythe en le rapprochant de notre époque?

– Personnellement, je ne voulais pas une transposition à une époque spécifique, et mon équipe non plus – «L’Orfeo» qui se jouerait à Londres dans les années 60 ou à New York dans les années 80 par exemple – puisque le message universel que recèle cet opéra pourrait devenir très réduit si on fixait l’œuvre à une époque très précise. Ici, on a des dieux, un demi-dieu, des figures allégoriques. La scénographie ne présente pas d’éléments d’architecture. On est dans un espace plus ou moins ouvert avec des costumes qui sont absolument identifiables à notre époque, mais sans les smartphones et les tablettes.

– Pourtant, il vous arrive de faire des transpositions comme pour «Rinaldo» ou «Rigoletto»…

– Parfois il faut faire des choix radicaux, trouver des choses qui libèrent le public de ses expériences précédentes pour le plonger tout de suite dans une nouvelle expérience. Mais c’est aussi important qu’une mise en scène ait du sens, qu’elle ne trahisse pas l’œuvre. C’est très facile d’écrire une autre œuvre à la manière d’un graffiti sur l’original. Or, le vrai challenge, c’est d’essayer de tout faire pour raconter l’histoire sans se l’approprier pour en faire autre chose.

– Par quoi commencez-vous quand vous faites une mise en scène?

– Je lis beaucoup sans écouter, j’écoute beaucoup sans lire, et après, je mets les deux ensembles pour que ça devienne une chose dans ma tête. Ensuite, avec le scénographe, on se dit: comment est-ce qu’on peut monter ça? Après tout, ce qui se passe sur le plateau, c’est pour les gens qui se trouvent de l’autre côté de ce «rideau de fer» [il désigne le rideau du plateau]. Donc, je passe mon temps à imaginer comment on peut donner vie à tout ça comme si l’œuvre n’avait pas 409 ans.

– Pourquoi avoir choisi l’opéra plutôt que le théâtre?

– Comme vous le savez, je suis Canadien. Je voulais être comédien. Je suis allé en Angleterre pour faire des études au Bristol Old Vic, une très célèbre école d’où sont sortis des acteurs comme Helen Mirren et Daniel Day-Lewis. Un professeur de légende, Rudi Shelly, m’avait demandé un jour si je n’avais jamais pensé devenir metteur en scène. Moi, je pensais qu’il était en train de me dire que j’étais un piètre comédien… «Non non, m’a-t-il dit, vous êtes bon comédien, mais je pense que vous êtes un metteur en scène né.» C’est vrai qu’à l’époque, je venais à toutes les répétitions des pièces dans lesquelles je jouais pour observer ce qui se passait et j’avais toujours beaucoup de suggestions à faire. Depuis je fais des mises en scène d’opéra mais aussi de théâtre et de la comédie musicale.

– Mais comment êtes-vous arrivé en Suisse?

– J’avais fait cinq à six ans d’assistanat de mise en scène d’opéra. Un ami m’avait conseillé de rencontrer certains directeurs de maisons d’opéra, entre autres Hugues Gall à Genève et Renée Auphan à Lausanne. Hugues est le premier à m’avoir donné ma chance. Il était venu à Londres pour voir une production semi-professionnelle que j’avais faite de «La Finta Giardiniera» de Mozart. Je me souviens qu’il m’avait dit: «Je me déplacerai volontiers, mais qu’une seule fois, donc choisis bien l’œuvre!» Il n’aimait pas beaucoup la pièce, mais il a aimé ma production! Il m’a ensuite engagé pour «Hänsel et Gretel» et «Mefistofele» de Boito au Grand Théâtre (avec Samuel Ramey dans le rôle-titre). Peu après, Renée Auphan m’a engagé pour «Ariadne auf Naxos» à Lausanne – mais c’est «Ariadne» qui a été présenté en premier, en 1987.

– Il vous arrive de vous tromper dans vos plans de travail?

– Quand je mets en scène, je comprends très vite si l’œuvre aime ou n’aime pas ce qu’on est en train de faire. On a beau avoir sa trame, il faut parfois l’adapter, la changer; vous sentiez si ça colle ou s’il y a des résistances. Il y a des choses qui ne marchent pas du tout. L’œuvre a toujours sa propre vie.


«L’Orfeo» de Monteverdi, à l’Opéra de Lausanne. Di 2 octobre à 17h, me 5 à 19h, ve 7 à 20h, di 9 à 15h, me 12 à 19h. Rens. www.opera-lausanne.ch