Livres

Robert Darnton: «C’est l’élite qui lisait les livres qui a commencé la Révolution»

Dans «Un tour de France littéraire», l’historien du livre Robert Darnton plonge à nouveau dans les archives de la Société typographique neuchâteloise pour faire revivre un monde vibrionnant, celui du livre au temps des Lumières

C’est l’image du chercheur d’or qui vient à l’esprit quand on lit les livres de l’historien américain Robert Darnton et quand on a la chance de le rencontrer à l’occasion de la parution récente d’Un tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution. D’ailleurs, il emploie lui-même le mot de «mine» pour décrire sa découverte, un beau jour de 1965, à Neuchâtel, du fonds d’archives de la Société typographique de cette même ville, nom d’une maison d’édition qui a connu de grandes heures entre 1769 et 1789. La Société typographique de Neuchâtel (STN) est la seule maison d’édition du XVIIIe siècle dont les archives soient parvenues quasi intactes et au complet jusqu’à nous. Par ces dizaines de milliers de lettres et de documents, c’est tout un monde qui revit, comme sorti d’une sieste un peu longue, et que l’historien du livre reconnu qu’est devenu entre-temps Robert Darnton s’ingénie à mettre en scène: éditeurs, libraires, imprimeurs, encyclopédistes, tous affairés, saisis sur le vif dans un siècle tourbillonnant.

De cette richesse, complétée par les archives françaises, plusieurs livres majeurs sont nés, comme L’aventure de l’Encyclopédie. Un best-seller au siècle des Lumières (Perrin 1982) ou Edition et sédition. L’univers de la littérature clandestine au XVIIIe siècle (Gallimard, 1991). Robert Darnton replonge aujourd’hui dans le quotidien de la STN pour suivre à la trace un de ses jeunes commis, Jean-François Favarger, 29 ans. De juillet à novembre 1778, le jeune homme est envoyé faire un «tour de France». Quels étaient les buts de ce long et pénible voyage à cheval? Favarger est parti avec 36 pages d’instructions très précises: les libraires à rencontrer dans chaque ville, jauger s’ils sont fiables ou pas, les factures à recouvrir, sentir le marché, etc.

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La STN venait d’agrandir son imprimerie pour participer à l’aventure des éditions in-quarto de l’Encyclopédie. La demande de livres était à la hausse notamment dans les domaines du voyage, du roman, de l’histoire ainsi que pour tous les livres appelés «philosophiques», nom de code employé par les professionnels de l’époque pour désigner les livres prohibés, du Contrat social aux livres coquins. En somme, la STN désirait augmenter ses parts de marché. Favarger a tenu un journal pendant son voyage et a envoyé des lettres à ses patrons. Pour Robert Darnton, le parcours du commis est un fil rouge sur lequel il peut greffer les thématiques du monde du livre au XVIIIe: la contrebande, le commerce d’échange, le colportage, etc. Avec, en ligne de mire, la question centrale: que lisaient les Français à la veille de la Révolution?

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser au monde du livre en Suisse romande, au XVIIIe siècle?

Robert Darnton: Le hasard. On trouve souvent des choses que l’on ne cherchait pas au départ. On fouille des archives, on épluche des dossiers, et on tombe sur une mine.

La mine, ce sont donc les archives de la Société typographique de Neuchâtel? Vous avez crié eurêka en tombant dessus?

Je n’ai pas réalisé tout de suite…

Racontez-nous.

J’étais étudiant en histoire américaine à Harvard, je voulais devenir journaliste, je travaillais déjà un peu au New York Times. Mais j’ai reçu une bourse pour finir mon doctorat à Oxford. Je m’intéressais à Jacques Pierre Brissot, le chef de file des girondins, pendant la Révolution française. Il avait fondé à Paris, en 1788, une société gallo-américaine. En tant qu’Américain, j’étais fasciné par ces Français qui étaient fascinés… par les Américains. Il a écrit ses Mémoires avant d’être guillotiné en 1793. En les lisant, je suis tombé sur une note de bas de page qui indiquait qu’il existait des lettres de Brissot à Neuchâtel.

Vous connaissiez Neuchâtel?

Pas du tout, je savais à peine où la ville se trouvait. J’ai écrit au directeur de la Bibliothèque de Neuchâtel pour savoir s’il avait les fameuses lettres. Réponse: oui, nous en avons 119. Cela représentait un trésor extraordinaire. J’abandonne le journalisme, je décide d’écrire une biographie de Brissot et de partir à Neuchâtel. J’ai lu les 119 lettres, elles étaient magnifiques. Mais elles étaient entourées de 50 000 autres écrites par les contemporains de Brissot, des gens du monde du livre, les fameuses archives de la Société typographique de Neuchâtel.

Quels étaient les liens de Brissot avec le monde du livre?

Avant la Révolution, il voulait devenir philosophe. Fils d’un cuisinier de Chartres, il était parfaitement inconnu. Il devait payer l’impression de ses ouvrages. Il a choisi la Société typographique de Neuchâtel. Pour éviter la censure et aussi pour les coûts moins élevés. En écrivant la biographie de Brissot, je me suis rendu compte que le monde du livre de l’époque était encore plus intéressant que Brissot lui-même. J’ai décidé de faire du livre le point central de mes recherches.

Neuchâtel a-t-elle changé votre vie?

J’y ai passé 14 étés et un hiver. Dès 1966, j’y suis allé avec mon épouse, puis nos enfants. Ils ont appris le français sur place, beaucoup mieux que moi. Nous nous sommes fait des amis très chers, comme le regretté Jacques Rychner, spécialiste de l’histoire de l’imprimerie. Nous travaillions côte à côte puis on piquait une tête dans le lac, c’était merveilleux. Je suis très attaché à ce pays.

Revenons à la STN. En quoi cette maison est-elle représentative?

Elle est représentative de ce que j’appelle le croissant fertile des maisons d’édition installées au XVIIIe siècle le long des frontières avec la France. A Amsterdam, à Bruxelles, en Rhénanie, jusqu’en Suisse et à Avignon, des dizaines d’éditeurs pirataient les livres produits en France et qui avaient du succès. Ces réimpressions étaient légales puisqu’il n’existait pas encore de droits d’auteur. Ces éditeurs basés hors de France publiaient aussi les livres que la censure royale n’aurait pas laissé passer. Jean-Jacques Rousseau éditait ses livres chez Marc-Michel Rey, un Genevois installé à Amsterdam. Voltaire avait choisi Gabriel Cramer à Genève. Au-delà des ouvrages des Lumières, ces éditeurs publiaient presque toute la littérature courante qu’ils vendaient moins cher. C’était une véritable industrie.

Quelle part les livres piratés représentaient-ils sur l’ensemble des livres en circulation en France?

Je suis convaincu, même si je ne peux pas le prouver, que la moitié des livres sur le marché français dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle étaient piratés. Cette situation était une réponse au quasi-monopole de la Communauté des libraires parisiens qui empêchait les libraires de province de développer leurs propres éditions. Les libraires de province étaient donc les alliés naturels des éditeurs suisses pour vendre les livres contrefaits.

Qui étaient les lecteurs au XVIIIe siècle?

Il s’agissait surtout des gens des professions: les médecins, les avocats beaucoup, les magistrats dans les parlements, pas mal de prêtres même pour les livres philosophiques. Des nobles, beaucoup de militaires. Mais pas d’artisans, ni d’ouvriers, ni de marchands. Des négociants, un peu. Les lecteurs se trouvent donc dans une élite, mais une élite assez large, celle qui va constituer les Etats généraux. Il ne faut pas oublier que la Révolution a commencé par une révolte de l’élite contre le pouvoir, l’élite qui lisait les livres.

Quels étaient les best-sellers des années 1769-1789?

Le best-seller numéro un est L’an 2440 de Louis Sébastien Mercier. L’auteur a été le premier à envisager une utopie de l’avenir. Mais il a écrit un autre best-seller, Tableau de Paris, où il décrit le présent avec la misère terrible qui régnait dans le Paris de l’époque. La distance entre un futur parfaitement rousseauiste et la misère quotidienne du présent est frappante et évidemment voulue.

Autre succès?

L’histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, dont 20% ont été écrits par Diderot. C’était un best-seller très antiesclavagiste, une véritable charge contre le despotisme. Il a été réimprimé à Liège, à Genève, à Lyon, partout. La Vie privée de Louis XV de Barthélemy Mouffle d’Angerville est un récit drôle et méchant écrit avec un talent fou. Il mériterait d’être réédité. C’est une peinture très forte de Versailles, ses intrigues, ses ministres dépravés avec la misère tout autour.

Rousseau et Voltaire étaient-ils lus?

Leurs œuvres apparaissent partout dans les commandes des libraires. Et parmi les livres les plus populaires, on trouve beaucoup de vulgarisation de leurs écrits.

Sur la base de ces succès, que concluez-vous sur le terreau intellectuel de la Révolution?

J’hésite à faire des conclusions trop catégoriques. Mais les statistiques sur la demande littéraire démontrent que les idées des Lumières avaient profondément pénétré la culture de l’Ancien Régime. Ces livres, même s’ils étaient très divers, transmettaient une pensée très anticléricale, très ouverte au besoin d’améliorer le sort du peuple avec un fort sentiment contre l’injustice sociale et légale. Le message implicite était: le monde tel qu’il est n’est pas tel qu’il doit être. En 1789, cette pensée se fera action.


Histoire
Robert Darnton
Un tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution
Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-François Sené
Gallimard, 392 p.

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