Photographie

Robert Frank: «Le photographe, ce détective»

Le photographe américano-suisse vit à New York dans un extraordinaire décor, entre machine à écrire électrique, roue de vélo suspendue au mur comme un trophée et bobines de film. Il raconte son Amérique à lui

Des portes métalliques et des grilles vert foncé, de grandes fenêtres, puis une façade de briques rouges. Au 7 Bleecker Street, la bâtisse, qui n’a pas été rénovée depuis des décennies, semble d’un autre âge dans ce quartier aujourd’hui branché de Manhattan planté entre Greenwich et East Village. A l’entrée de l’atelier, une œuvre de Matisse, Nu bleu, est suspendue au-dessus de la porte. Canne à la main et cheveux en pagaille, Robert Frank a l’allure modeste. Il vient de prendre son petit déjeuner avec son épouse June Leaf au Noho Star, le restaurant du coin. Par ses cadrages osés ou improvisés et ses personnages flous, il a pourtant révolutionné la photographie, même si sa manière nouvelle de travailler fut d’abord accueillie avec le mépris. Photographe bernois, Michael von Graffenried le connaît bien: «Robert Frank a souvent nagé à contre-courant. Ses photos étaient parfois trop réalistes. Les gens n’aimaient pas ça.»

C’est le miroir qu’a tendu Robert Frank à l’Amérique conquérante de l’après-guerre dans son œuvre monumentale Les Américains publiée en 1958. La Suisse a attendu aussi longtemps avant d’honorer le photographe, né à Zurich en 1924 et parti aux Etats-Unis en 1947. Ce samedi, cependant, Robert Frank ­reçoit à Berne le Swiss Press Photo Lifetime Achievement Award, un prix de 20 000 francs décerné par la Fondation Reinhardt von ­Graffenried pour l’ensemble de sa carrière.

En ce matin d’avril, Robert Frank invite à pénétrer dans l’antre de sa créativité. L’endroit a un côté dada: une roue de vélo accrochée au mur, une vieille machine à écrire électrique inutilisée depuis des lustres, un lit, des planches-contacts sur les parois et des dizaines de dossiers empilés les uns sur les autres. Un tronc en bois en guise de tabouret et des jonquilles presque fanées. L’homme, que les médias ont souvent décrit comme un être reclus, est affable sans être exubérant. Il nous emmène aux étages supérieurs comme si l’on visitait les ­différentes facettes de sa personnalité. Au premier, c’est l’atelier de son épouse June Leaf. Puis, dans l’escalier menant à l’étage supérieur, des dizaines de bobines de film, couvertes de poussière, sont entassées dans un coin. Robert Frank est aussi un cinéaste. La pièce où il nous reçoit est emplie d’objets improbables, dont des médailles gagnées par son grand-père bâlois lors de courses de vélo.

Il y a quelques jours, Bob ­McNeely, photographe officiel du président américain Bill Clinton, multiplie les clichés de Robert Frank en train de visiter l’exposition de Michael von Graffenried à la Galerie Leica de Broadway. Quelques minutes plus tard, un autre «grand», Elliott Erwitt, ex-directeur de l’agence Magnum, fait son apparition. Malade, il a ingurgité un antidouleur pour pouvoir rencontrer son ami Robert Frank qu’il n’avait plus vu depuis deux décennies.

Samedi Culturel: Vous avez publié «Les Américains» voici plus de 50 ans. Vous habitez en Amérique depuis 65 ans. Le pays vous a-t-il adopté?

Robert Frank: J’aime les Etats-Unis. C’est un pays généreux. On te laisse essayer ce que tu veux. Si ça marche, tant mieux, si ça ne marche pas, tant pis. Quand je suis arrivé à New York, j’ai été accueilli par des immigrants allemands. Ils m’ont emmené à Times Square (ndlr: à l’époque, le quartier était mal famé). L’endroit m’a fait très forte impression. A ce moment, je me suis dit que je n’allais jamais retourner en Suisse. La guerre était terminée. C’était une belle période. Avec mon ami photographe Louis Faurer, je suis régulièrement retourné faire des photos à Times Square. On s’y amusait bien.

Est-ce que depuis ce temps le pays a changé?

Je ne veux pas comparer. Et s’il y a quelque chose que je n’aime pas ici, je passe à autre chose. Je change de trottoir. En Suisse, ce n’est pas aussi simple. Cela dit, j’aime beaucoup New York. Qu’on soit Blanc ou Noir, tout le monde s’en fiche. Il y a une liberté d’entreprendre qui est très appréciable. Nous avons toujours habité downtown. A l’époque, le Lower East Side était sombre. C’était la période de la génération beat, c’est là que j’ai connu Jack Kerouac et Allen Ginsberg, un leader du mouvement. J’ai voyagé avec Kerouac. Je suis devenu très ami avec Ginsberg. Mais New York, ce n’est pas représentatif de l’Amérique. A mes débuts, je me suis rendu dans des petites villes et villages américains. Les gens me regardaient d’un drôle d’œil. Ils me disaient: «Tu es un communiste.» On était en plein maccarthysme. En Arkansas, j’étais en train de prendre une photo quand un policier m’a interpellé. Il a sorti sa montre de sa poche et m’a dit: «Tu as dix minutes pour déguerpir.» Malgré ces péripéties, j’aime ce grand pays.

L’une de vos photos prise en 1956 montre un couple d’Afro-Américains surpris. Racontez-nous cette image…

C’était à San Francisco. Le couple était assis sur l’herbe et ne m’avait pas vu. Il s’est retourné, j’ai pris la photo avant de faire semblant de photographier autre chose.

Qu’est-ce qui vous disait qu’il valait la peine d’être là?

Le photographe est comme un détective. Il suit un tel couple parce qu’il sent que quelque chose va se passer. C’est l’une des qualités dont a besoin le photographe: l’instinct et la curiosité. Inutile d’être cérébral.

Comment avez-vous commencé votre carrière de photographe à New York?

J’ai eu la chance de rencontrer Alexey Brodovitch, directeur artistique du magazine Harper’s Bazaar. Je lui ai présenté mon portfolio fait en Suisse. Il a été impressionné. Une semaine plus tard, il m’engageait. Je devais faire de petites photos d’objets à acheter. Chaque photo me rapportait 25 dollars, une fortune à l’époque. J’étais fier de ce travail. Après coup, on a tenté de me faire faire de la photo de mode, des chaussures. Cela n’a pas très bien marché. J’ai quitté et suis allé en Amérique latine, au Pérou pour quelques mois. Puis je suis revenu à New York. J’y ai travaillé comme indépendant. On y gagnait bien: de 75 à 300 dollars la photo. Un jour, quand je suis venu trouver mes parents en Suisse, mon père, qui vendait des radios et des gramophones, m’a dit: «Moi aussi, je sais faire des photos. Pourquoi ne cherches-tu pas un autre travail?»

Vous parlez l’anglais, le suisse-allemand. Pourquoi parlez-vous aussi bien le français?

J’ai travaillé à Genève après l’école de recrue chez un photographe commercial du nom de Victor Bouverat. Je l’avais rencontré le long d’une route, il conduisait un side-car. On a parlé et il m’a engagé. Mais j’avais un drôle de travail. Nous devions parfois photographier des enfants morts et leur ouvrir les yeux avant de faire le cliché. J’ai beaucoup aimé Genève. J’ai aussi perfectionné mon français à Paris où j’ai beaucoup photographié. J’y avais un très bon ami, Robert Delpire, qui publiera Les Américains. J’aimais la ville, mais je n’y ai pas trouvé de travail.

Y a-t-il un auteur francophone que vous appréciez particulièrement?

J’ai beaucoup lu et aimé les œuvres d’Albert Camus.

Il y a aussi eu Payerne…

Oui, on trouvait que j’étais trop bête pour aller au collège à Zurich. Mes parents m’ont envoyé à l’Institut Jomini de Payerne. Je devais y porter une casquette et un uniforme. Mes parents sont venus me trouver. Je leur ai dit que je ne voulais pas rester. A ce propos, je viens de lire l’ouvrage A Jew Must Die ( Un Juif pour l’exemple ) de Jacques Chessex (ndlr: qui raconte le meurtre d’un Juif). J’étais à Payerne peu de temps avant les faits.

L’antisémitisme vous fait peur?

A New York, ce n’est pas une préoccupation. En Suisse, il y a plus généralement une méfiance à l’égard des étrangers. Les Suisses veulent garder jalousement leur pays.

Vous êtes devenu Suisse à l’âge de 18 ans. On dit que vous avez tout fait pour vous «suissiser». Vous étiez un scout, vous avez voulu faire votre école de recrue à Losone, chez les grenadiers…

Losone, c’était un peu différent. J’aimais me poser le défi de me dire «tu peux le faire». En Suisse, j’ai fait beaucoup de montagne, un milieu que j’aime beaucoup. J’ai énormément skié, dès l’âge de 5 ans, à Klosters. J’aime aller en vacances en Suisse. Mon épouse June (qui exposa au Musée Tinguely en 2004) s’y est faite.

Aujourd’hui, vous êtes-vous converti à la photographie numérique?

Non, c’est un autre métier. Je suis trop vieux pour cela. Mais je continue de faire de la photo. Avec des films et un objectif 50 mm. Il faut être près des gens pour les photographier.

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François Weyergans

Souvenir

J’ai rencontré Frank à Venise, en 1961. Il a photographié pour moiune sculpture de Giacometti.J’attends toujours la photoet j’admire toute son œuvre

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