Il a la classe, Robert Guédiguian. Une chevelure argentée qui ondule, un bouc soigneusement taillé, des lunettes d’écaille. Une costume noir trois-pièces, une pochette de couleur. Il a hérité cette élégance de son père, ouvrier en réparation navale, adepte de nœuds de cravates complexes. Avec l’accent qui chante, le cinéaste évoque en quelques mots Marseille autrefois, les ouvriers sur la Canebière, le col fermé, la cravate serrée... Une page d’histoire sociale s’ouvre, ressuscitant un monde méditerranéen qui n'est plus.

Depuis trente-cinq ans, Robert Guédiguian nous emmène régulièrement dans le quartier de son enfance, L’Estaque, pour raconter des histoires tragiques ou comiques, sentimentales et politiques caractérisées par leur humanisme. Une Histoire de fou revient sur le génocide arménien pour parler de la transmission de la souffrance.

L'auteur de Marius et Jeannette n’a pas son pareil pour tirer d’un fait divers une parabole, pour faire d’une femme simple une héroïne de tragédie grecque. «Il faut allier le naturalisme à l’allégorie, le psychologique au mythique, le particulier au général. C’est ça l’art de la narration. Pour être passionnants, les romans ou les films doivent nous raconter une histoire lisible au premier degré et toutefois plus profonde que l’apparente tranquillité du récit». Il aime les romans de Jim Harrison ou de Joyce Carol Oates, mais ne goûte guère à l’autofiction. En reconnaissant aussitôt que La Recherche du temps perdu est un magnifique exemple d’autofiction réussie.

Soulever des questions

Les films de Guédiguian posent des enjeux moraux. Les personnages résolvent des dilemmes, prennent position. «Le cinéma doit soulever des questions», professe-t-il. Ce qui m’insupporte, c’est que beaucoup de gens liés par de mêmes intérêts sont dos à dos au lieu d’être coude à coude». Le réalisateur est nostalgique d’une solidarité ouvrière qui n’existe plus. «C’était un autre temps. Je me souviens d’une grande fraternité. J’ai eu une enfance très heureuse. Pauvre, difficile. Mais avec une fierté, la certitude d’être à sa place».

Intellectuel de gauche venu au cinéma lorsque celui-ci était politique, Robert Guédiguian regarde sans aménité la production contemporaine. «En France, on continue à faire des films qui ne sont rien, des coups d’épée dans l’eau. Ils racontent de sempiternelles histoires de famille, d’amants dans le placard, avec des avocats, des dentistes, des artistes. Tout ça se passe évidemment à Paris dans les beaux quartiers… C’est un peu navrant. Pour être consensuel, ce cinéma ne parle plus du réel». Afin de se réconcilier avec le 7e art, il se tourne vers les films du monde qui recèlent «encore de belles chose».

Quant à l’image de Marseille, telle que la véhiculent les remakes récent de Marius et Fanny, mieux vaut en rire. «Ces remakes sont nuls et non avenus. Le grand intérêt de Pagnol c’est d’être un documentariste de son époque. Refaire ça aujourd’hui n’a strictement aucun intérêt. J’ai des amis qui y ont participé – Darroussin, et même Ariane! Je leur ai dit ce que je pensais de ce film ridicule. Ils l’ont fait quand même...». Il estime que les clichés sur Marseille dureront encore des siècles. Lui-même a occasionnellement joué sur la pagnolade. «On rigole, on se baigne, on est un peu feignants, toujours aux terrasses des cafés. Longtemps j’ai détesté ces stéréotypes qui n’ont rien à voir avec la réalité. Aujourd’hui, je m’amuse à les retourner».

Une troupe fidèle

Robert Guédiguian est fidèle à ses acteurs, Ariane Ascaride, sa compagne, sa muse, Jean-Pierre Darroussin ou Gérard Meylan. «C’est une troupe en fait. Darroussin me dit toujours «On a constitué un trésor, il ne faut pas le dilapider». On ne l’a pas voulue, cette institution. Elle s’est faite dans le mouvement de nos vies. Fondamentalement, nos principes, notre morale, notre conception du métier n’ont pas varié d’un pouce».

La question de l’identité nationale obsède le débat politique français. Rien n’énerve d’avantage Robert Guédiguian, né de parents étrangers dans une ville métissée. «C’est un faux concept, gronde-t-il. L’identité c’est devant nous, pas derrière nous. Mon identité ne sera pas la même demain. Elle évolue. Ce n’est pas une essence. Elle est constituée d’éléments biographiques. Je préfère dire «mes identités». Aujourd’hui ce qui me définit, c’est que j’ai deux filles, que ma mère est toujours vivante, que je suis arménien, allemand, marseillais, que je fais du cinéma, de la production, que je ne sois pas mauvais au babyfoot… Je ne connaîtrai mes identité qu’à mon dernier souffle».

Lors des commémorations de la Première guerre, il observe que la gauche et la droite se réunissent toujours dans une célébration de la République, de la France, de la Patrie. Or «le nationalisme, c’est la guerre. Aucun politique n’a dit que 14-18 était une guerre pourrie, une guerre pour rien, une guerre de «brigandage impérialiste» comme disait Lénine - belle expression…. D’ailleurs, sur les monuments, il faudrait remplacer «Mort pour la France» par «Mort pour rien».

L'heure des comptables

Dans Le Promeneur du Champ-de-Mars, biographie crépusculaire de Mitterrand, le héros prédit: «Je suis le dernier grand président. Après il y aura des comptables et des financiers.» La prophétie s’accomplit et laisse Robert Guédiguian songeur. «Je ne sais pas si Mitterrand prévoyait la rapidité de cette évolution. Il n’y a plus d’éloquence politique. Comparons un discours de Hollande et un discours de Jaurès… Aucune vision, aucun lyrisme, aucune proposition. Mais des positions de synthèse… Voilà pourquoi plus personne ne vote. Voilà pourquoi le Front national, qui a une position claire, a du succès».

A l’époque de Marius et Jeannette, Robert Guédiguian estimait que 90% des gens qui votent pour le FN sont des imbéciles. «Oh, «imbécile», c’est encore gentil, sourit-il. On pourrait dire «crétin», comme disait Sartre. En fait, le terme le plus juste est «ignorant».»

1953 Naissance à Marseille

1968 Adhère au parti communiste

1973 Rencontre Ariane Ascaride à la fac d'Aix-en-Provence

1980 Rend sa carte du Parti et réalise son premier film, Dernier Eté

1997 Marius et Jeannette

2005 Le Promeneur du Champ-de-Mars

2015 Une Histoire de fou