Est-il beau, votre euro? Robert Kalina hausse les épaules. «Je n'ai jamais prétendu faire un travail d'artiste», dit le graphiste à l'issue d'un entretien dans son atelier à Vienne. Inconnu du grand public, cet employé de la Banque centrale d'Autriche, 46 ans, vient pourtant de faire intrusion dans la vie quotidienne de 300 millions d'Européens. C'est à lui que l'on doit le design des nouveaux billets. Une iconographie «consensuelle», dit-on à la Banque centrale européenne (BCE), retenue lors d'un concours dont le dénouement fut un exercice de diplomatie de haute voltige.

De la série de sept coupures, un élément frappe instantanément: l'absence de visages, fait rarissime pour des billets de banque. Les Socrate, Erasme, Christophe Colomb, Baudelaire, Bach ou Aalto n'étaient-ils pas dignes d'anoblir la monnaie européenne? Le lauréat du concours organisé en 1995 a interprété au pied de la lettre l'esprit du cahier des charges. Il fallait éviter à tout prix qu'un pays puisse s'identifier à une coupure. Exit, donc, les philosophes, les peintres ou les scientifiques, figures emblématiques des arts et des sciences en Europe!

«Je ne voyais pas l'intérêt de mettre un visage anonyme. Je pensais que le billet n'aurait pas de valeur», explique Robert Kalina. Le graphiste a dessiné des portes et des fenêtres au recto du billet, et des ponts au verso. «J'ai choisi deux symboles simples, consensuels, qui parlent à tous les Européens. L'idée d'ouverture sur une face, et l'idée d'un lien entre les pays et les peuples d'Europe sur l'autre.» Kalina ne prétend pas avoir révolutionné le graphisme du billet de banque. La force de son travail n'est pas à chercher dans le dessin. Seule compte à ses yeux la valeur du symbole qui leur est associé. Or le message, peut-être parce qu'il est simpliste – certains disent naïf – semble être bien perçu et accepté. Du moins des sondages commandés par la BCE le démontraient-ils à la veille de l'introduction de l'euro.

Avant de procéder au choix final, l'Institut monétaire européen (l'ancêtre de la BCE) avait déjà recouru à des tests d'opinion. Un panel de 2000 personnes s'était vu soumettre les cinq derniers projets choisis parmi les 44 esquisses rendues anonymement. Par obsession du zéro défaut, des experts de la perception avaient aussi été associés au tri final. Et l'IME s'était convaincue que Kalina avait réalisé un parcours sans faute.

Le concours portait sur deux thèmes imposés, «périodes et styles de l'Europe» et «art abstrait et modernité». Rien n'était laissé au hasard: le format des coupures et leurs couleurs étaient fixés d'avance; une avalanche de prescriptions de sécurité – 63 verrous destinés à déjouer l'habileté des faussaires – remplissaient un cahier des charges d'une trentaine de pages.

Les gouverneurs des douze banques centrales de la zone euro avaient surtout d'emblée cadenassé le concours. L'audace aurait consisté à lancer un appel aux meilleurs artistes du genre, méthode éprouvée avec un immense succès par la Banque nationale suisse pour les billets helvétiques. Mais la plupart des banques centrales préférèrent recommander leur dessinateur maison. Seule la Banque de France fit confiance au graphiste indépendant Roger Pfund, mondialement connu pour son travail de trente ans sur le billet de banque. Né à Berne mais Bourguignon par sa mère et établi à Genève, il venait de renouveler en profondeur l'image des billets français. On lui doit l'innovation du billet-rébus (Cézanne, pommes, palette et paysage…) et le Petit Prince sur un 50 FF poétique et flamboyant. Un coup de maître et un succès retentissant pour la Banque de France.

Mais au diable l'art… «Le nouvel euro a d'abord été conçu comme un produit répondant à de très hautes exigences de sécurité», explique un responsable à la Direction des billets de banque de la BCE, qui émet la nouvelle monnaie. Chaque pays voulant imprimer ses propres billets, certaines banques centrales ont eu peur que la fabrication de l'eurobillet les dépasse, ce qui a favorisé le nivellement par le bas.

La série de Robert Kalina, sur le thème «périodes et styles», évoque l'architecture européenne. Chaque coupure figure un style, du classicisme des débuts de l'ère chrétienne à la modernité du XXe siècle, en passant par le gothique, la Renaissance, le baroque-rococo. «J'ai pioché dans des livres d'architecture. Je scannais des images de bâtiments, puis les retravaillais à l'ordinateur jusqu'à l'image de synthèse finale», explique le dessinateur. Toute ressemblance avec un monument historique a été gommée. Encore et toujours cette angoisse qu'un Etat s'approprie une coupure!

A sa décharge, l'Autrichien a pu mesurer, au cours de ses travaux, l'ego gonflé à l'hélium des Etats. La carte géographique du continent européen esquissée en complément des ponts provoqua de violentes crises identitaires. Kalina dut ajouter à la planche initiale plusieurs îles qui font aujourd'hui des taches perdues au milieu de la coupure: les Shetland, les Canaries, des îles grecques au large de la Turquie. Par ricochet, les territoires d'outre-mer où circule aussi l'euro (la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane française, la Réunion, Saint-Pierre-et-Miquelon) posaient une colle: ils ne rentraient pas sur le billet en raison de l'échelle de la carte. Pour ne pas faire de jaloux, leur symbole d'immatriculation est mentionné dans de tout petits carrés au pied du billet.

L'honneur de chacun est peut-être sauf, mais l'idée de l'Europe unie en a pris un méchant coup… «Le sentiment européen n'est pas assez mûr pour que la monnaie de l'Europe unie soit illustrée autrement que d'une façon abstraite», juge Robert Kalina. Dans un article polémique paru dans Le Monde, le psychanalyste Roland Brunner va beaucoup plus loin: l'iconographie choisie, écrit-il, est révélatrice d'une monnaie «par trop technique», enfantée par des «princes technocrates», «à partir de considérations purement économiques et financières, dans l'indifférence générale des citoyens».

La controverse est ouverte, du moins en France où des intellectuels dénoncent la médiocrité du nouveau billet. L'historien Michel Pastoureau se désole, toujours dans Le Monde, de la «pauvreté» iconographique des nouvelles coupures. Ironisant sur l'imagination, l'audace et la prétendue force symbolique des motifs déclinés par Robert Kalina, l'historien interroge: «La construction européenne se limite-t-elle à des constructions architecturales?»