Livres

Robert Menasse s'empare du rêve européen

Drôle et habile, «La capitale», best-seller auréolé du Prix du livre allemand en 2017, plaide pour une Europe au-dessus des nations. Il souffre pourtant d’inexactitudes historiques

Le projet européen prend l’eau de toute part. Le renflouer en abandonnant la notion de nation et en créant une république des régions, au-delà des nations, voilà une utopie qui surgit ici et là sous différentes formes. La politologue allemande Ulrike Guérot la défend, et ses thèses ont été reprises par le sinologue Jean François Billeter dans un bref essai, lumineux et radical, Demain l’Europe (Allia, 2019). Le publiciste et romancier autrichien Robert Menasse s’est aussi prononcé à travers son «plaidoyer contre les nationalismes», dans Un messager pour l’Europe (Buchet-Chastel, 2015). C’est en romancier qu’il aborde maintenant la question avec La capitale, à la fois satire, document et pseudo-polar. A la première ligne, joyeux et incongru, un cochon court dans les rues de Bruxelles. Il servira de fil rose au récit car le motif porcin, avec les métaphores qu’il entraîne et les enjeux économiques qui lui sont liés, traverse tout le livre.

Au début du XXIe siècle, l’UE est fortement mise à mal: crise grecque, Brexit, révoltes paysannes, bureaucratie coûteuse et inefficace. A Bruxelles, la présidente de la Commission européenne rêve d’une fête d’anniversaire pour en renforcer sa corporate identity. L’organisation en est confiée au peu prestigieux département Culture, chargé de trouver la Grande Idée qui sera au centre du Big Jubilee Project.

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«Plus jamais ça»

Dans des pages satiriques inégalées de Belle du Seigneur, Albert Cohen a peint les fonctionnaires de la Société des Nations entre deux guerres. Menasse fait de même avec l’UE mais il a une autre référence: L’homme sans qualités, le chef-d’œuvre inachevé de Robert Musil qui tourne autour de la célébration de l’Empire austro-hongrois finissant, prévue en 1918. Et il en appelle aussi au «Plus jamais ça»: ce cri, poussé à la fin de la Première Guerre mondiale, qui a été repris quand le monde a découvert la réalité des camps d’extermination nazis. La Société des Nations puis l’Union européenne avaient pour but explicite d’éviter un nouveau conflit.

La capitale allie hardiment le tableau amusant des eurocrates d’aujourd’hui à la remémoration des atrocités du siècle passé. Et si l’on mettait Auschwitz et ses rares survivants au cœur des festivités, propose Martin Susman, un fonctionnaire autrichien dépressif chargé d’élaborer le concept de la célébration: on rappellerait ainsi la mission initiale, perdue de vue dans les méandres de la bureaucratie.

Des milliards d’oreilles de cochon

Dans une construction habile, Menasse met sur le chemin du cochon les principaux protagonistes de sa fable. Matek, tueur polonais mystique dont on ne sait trop s’il travaille pour le Vatican, pour l’OTAN, ou pour les deux. Brunfaut, commissaire de police obstiné mais fatigué. Une députée chypriote grecque dévorée d’ambition et de désir de revanche, dépitée d’avoir été reléguée à la Culture. Romolo Strozzi, flamboyant aristocrate italien au cynisme élégant. David de Vriend, un des derniers survivants des camps, un résistant qui pourrait devenir, au soir de sa vie, le fétiche de la célébration. Florian Susman, le président des Producteurs de porc européens, accessoirement frère de Martin, impatient que les incompétents de Bruxelles établissent des échanges bilatéraux entre l’Europe et la Chine, prête à acheter des milliards d’oreilles de cochon. Le professeur Erhart, économiste autrichien à la retraite; invité au think tank chargé d’organiser la célébration, il propose que la capitale de la nouvelle Europe soit édifiée à Auschwitz pour rappeler au monde que «plus jamais ça».

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A ces figures principales s’ajoutent quelques députés – tous intelligents, éduqués et élégants – des idéalistes, comme Martin, des lobbyistes, des carriéristes et des stratèges habiles à faire échouer les plans gênants.

Bruxelles est un personnage central du roman: ses chantiers absurdes, son métro, ses cimetières, ses bistrots. On sent que l’auteur l’a beaucoup arpentée, à l’image de son cochon errant. Il profite du scandale suscité par cette présence inconvenante pour ironiser sur la presse à scandale.

Quand les âmes se touchent

Les mécanismes des institutions européennes lui sont également familiers, il sait croquer un détail, une phrase, un geste révélateur, faire vivre des personnages et les doter d’une profondeur historique. Il y a un père nazi, un grand-père héros de la Résistance, un beau-frère néofasciste, une mère analphabète, des enfances dévastées par la guerre ou la misère: nombreux sont ceux qui ont une revanche à prendre sur l’Histoire. Bien que la plupart des figures de ce chassé-croisé se méfient des sentiments, la quête du «moment où les âmes se touchent» est un des thèmes récurrents, symbolisé par le monument «à l’amour éternel» du cimetière de Laeken.

On peut faire de La capitale une lecture politique, y voir un plaidoyer pour une autre Europe, une satire des institutions, un tableau de société. Ce best-seller très documenté a valu à Robert Menasse le Prix du livre allemand en 2017. Documenté, mais pas tout à fait assez précisément: en situant à Auschwitz le discours d’inauguration de la Commission européenne en 1958, l’auteur a commis une erreur historique qui a suscité la polémique en Allemagne. L’écrivain, emporté par son enthousiasme pour une Europe sans nations, se serait laissé aller à des falsifications. Il s’en est excusé, invoquant la liberté du romancier. Mais il a commis les mêmes débordements dans ses essais, ses conférences et son blog, lui reprochent les médias allemands.

Devait-il rendre son Prix du livre allemand? Allait-on lui retirer la médaille Carl-Zuckmayer de la Rhénanie-Palatinat? En dépit de cette controverse, elle lui a finalement été remise comme prévu le 18 janvier dernier, pour sa contribution à la littérature de langue allemande et au débat sur l’Europe.


Roman
Robert Menasse
La Capitale
Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni
Verdier, 442 p.

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