Musique

Robert Miles, le DJ qui voulait échapper à son tube

En 1995, le morceau Children électrisait la planète entière. Derrière cette obsédante mélodie, un enfant du Val-de-Travers, Robert Miles, qui vient de décéder à Ibiza. Retour sur ce morceau hors normes qui, jusqu’à la fin, lui a collé à la peau

Il avait 47 ans, une femme et une petite fille de 10 ans. Le 9 mai dernier, Roberto Concina meurt d’un cancer métastatique à Ibiza, à la suite d’une longue lutte contre la maladie. Une disparition qui provoque une vague d’émotion sur la Toile et fait resurgir un nom, que beaucoup avaient oublié.

Il ne vous évoque peut-être pas grand-chose et pourtant: Roberto Concina, ou Robert Miles de son pseudo d’artiste, vous a probablement fait danser, siffloter ou même soupirer d’agacement. En quelques secondes on la reconnaît, cette envolée au piano et ses accents désormais rétro, tout droit sortie de son cerveau de jeune DJ: celle de Children, le tube qui fera le tour du monde et bouleversera une carrière, puis toute une vie.

Deux cents francs pour un tube

Tout commence en 1994, lorsque surgit le coup de génie. Robert Miles a 25 ans et se produit depuis quelques années dans des boîtes de nuit italiennes. Inspiré par des photos d’enfants victimes de la guerre en ex-Yougoslavie, le jeune homme empoigne son synthé et compose Children en une nuit, dans un petit studio bricolé non loin de la maison familiale.

Le morceau, qui sort dans les bacs italiens, passe complètement inaperçu. Ce n’est que quelques mois plus tard que le directeur du label anglais Platipus, qui entend le titre dans un club de Miami, décide de le commercialiser en tant que single d’un premier album, Dreamland.

Tout de suite, c’est l’explosion. Children envahit les discothèques et les têtes, où le titre tourne en boucle. Il occupe le podium des hit-parades de plus de 12 pays et se voit certifié disque de platine dans cinq d’entre eux. Le morceau, qui a coûté à peine 200 francs à produire, se vend à plus de 5 millions d’exemplaires à travers le monde.

L’enfant de Fleurier

Facile d’oublier que cette star des platines a passé les dix premières années de sa vie à Fleurier, localité d’un peu plus de 3000 âmes nichée entre les sapins du Val-de-Travers. Où règne un calme presque bucolique, davantage troublé par les allées et venues de boîtes horlogères que de boîtes de nuit.

Au village, certains se souviennent encore du petit garçon, fils des premiers immigrés italiens du coin. «On habitait juste à côté», confie Patrick Grand. Celui qui est devenu distillateur d’absinthe a suivi deux ans d’école primaire avec le futur DJ. «On est parti ensemble en colonie de vacances, sourit-il. On faisait les imbéciles en jouant avec les ressorts des matelas».

En 1979, la famille Concina quitte Fleurier pour le village italien de Fagagna. Les contacts s’espacent, mais les Fleurisans suivent d’un œil la carrière du jeune prodige. «Quand on a appris que Children, c’était lui, on était très fier de dire que quelqu’un du vallon avait réussi!» 

Dans le clip vidéo du morceau, une petite fille regarde défiler des paysages en noir et blanc. On y reconnaît Morges, les alentours du tunnel du Mont Blanc mais aussi la campagne neuchâteloise, clin d’œil à la région de son enfance. Il y a une dizaine d’années, le DJ revient en visite à Fleurier mais depuis, Patrick Grand n’a plus de nouvelles. «Roberto vivait dans un autre monde…»

Berceuse de noctambules

Un monde qui tourne désormais au rythme de Children et celui des foules électrisées, au-delà de ce que Miles avait pu anticiper: «Au moment de passer le morceau pour la première fois, j’avais des sueurs froides, raconte-t-il dans une interview. Quand le titre a atteint son apogée, un bruit tonitruant a retenti sur la piste… J’ai vu devant moi une mer de mains levées et des sourires sur tous les visages.»

Le DJ lausannois Stéphane Imbach, dit «Madwave», fait partie de ces noceurs conquis. «J’étais encore un tout jeune à l’époque de sa sortie, mais je me souviens encore la première fois que j’ai entendu Children. C’était au Casino de Montreux et je m’étais empressé de demander au DJ le titre du morceau. Et ça n’arrivait pas souvent!»

Avant tout, c’est la simplicité de la mélodie qui séduit, «tellement puissante qu’elle n’a besoin d’aucune voix pour l’accompagner». Des effets de réverbération et de delay aussi, pour des notes qui s’évanouissent en un mystérieux écho. Le tout, soutenu par un rythme galopant sans être survolté, forme une berceuse hypnotique que Robert Miles avait imaginée pour apaiser les noctambules en fin de soirée, avant qu’ils ne reprennent le volant.

Jorge Guerreiro, patron de label et distributeur pour Platipus en Suisse à cette période, flaire lui aussi le potentiel du titre: «Il y avait quelque chose, ce côté un peu planant, triste et mélancolique, simple à digérer. En l’écoutant, on se sentait partir dans une sorte d’égarement. C’était une bombe commerciale.»

Révolution musicale

L’habile composition ne se contente pas d’enchanter les oiseaux de nuit. Elle fait aussi l’effet d’une petite révolution dans la culture musicale des années 1990. Car de nombreuses radios, à l’instar de Couleur 3, se mettent à diffuser Children, permettant aux non-initiés de découvrir une musique qu’ils pensaient réservée aux fêtards sous ecstasy.

«Ce morceau a réussi à dépasser la barrière d’une d’une niche pour toucher un public beaucoup plus large», détaille Stéphan Kohler, producteur, responsable du secteur musiques actuelles de la Haute Ecole de musique à Lausanne et plus connu sous le nom de DJ Mandrax. «Le succès de ce tube complètement instrumental a interpellé les grandes maisons de disque sur leur stratégie, qui était plutôt la manufacture de chansons pop. Elles y ont vu un nouveau potentiel à exploiter.»

En démocratisant la musique électronique, Children popularise également le genre particulier de la trance. «C’est la plus psychédélique et spirituelle des musiques électroniques», explique Marco Mancassola, auteur italien spécialiste du domaine. «Ce morceau constitue un jalon dans l’histoire de la musique dansante, faisant même naître un nouveau sous-genre, la dream trance.»

Pas bling-bling

Mais Children offre à Miles une célébrité qu’il n’a jamais recherchée. A commencer par cette attention médiatique constante, lui imposant jusqu’à 15 interviews par jour. Très vite, le DJ ne supporte plus le système qui l’a happé et refuse de jouer le jeu.

«C'était un excellent producteur mais il n’avait pas de manager, raconte Igor Blaska, directeur du MAD de Lausanne qui, entre 1995 et 1998, programme régulièrement Miles dans des raves à Berne, Neuchâtel ou encore Sion. Sur scène, il était habillé comme vous et moi. Ça manquait presque un peu de bling-bling pour les clubbeurs!»

Loin de vouloir coller à l’image qu’on se fait de lui mais aussi de sa musique, Robert Miles déboussole ceux qui viennent l’écouter. «Ses sets étaient sans compromis, se rappelle Igor Blaska. Le son était plutôt sombre, dur et minimal, très loin du style de Children. Les gens n’attendaient que ces notes de piano, qui arrivaient à la toute dernière minute». Avec le temps, l’artiste refusera tout bonnement de jouer le tube qui l’avait propulsé au sommet.

A devenir fou

Car la mélodie du bonheur a trahi son créateur. La recette dream trance est reprise de tous côtés, musiciens et labels cherchant à obtenir leur part du gâteau. Des détournements que Miles vit mal, tout comme les critiques de certains de ses pairs, reprochant à l’artiste underground d’être devenu commercial. Pourtant, sollicité par George Michael puis Madonna pour une collaboration, Miles ne donnera jamais suite.

«Je n’ai jamais compris l’ampleur du phénomène jusqu'à ce que je me retrouve projeté dans ce pop-star système», racontera-t-il dans un entretien. «Je n’aime pas qu’on pense que je veuille être dans le feu des projecteurs. C’est faux. Il y en a qui voudraient être à ma place, mais ils deviendraient complètement fous»

Alors que la demande pour un nouveau tube se fait pressante, Robert Miles tourne radicalement le dos à cette grande machine à sous. Il se sépare de sa maison de disques pour créer son propre label indépendant à Londres, en 2001. Désormais, il autoproduira ses albums, cinq en tout, qui combinent l’électronique et l’acoustique et jouent avec les influences. Ainsi, tandis qu’Organik (2001) incorpore des éléments rock, Miles Gurtu (2004), fruit d’une collaboration avec un percussionniste indien, fait la part belle au jazz. Et sur les pochettes d’albums, plus de photos: Miles se représente en simple silhouette noire.

Retraite à Ibiza

Le succès commercial n’est plus au rendez-vous, mais l’artiste ne s’en affole pas. «Son attitude était guidée par la simplicité et la discrétion, souligne Joe T Vannelli, un DJ italien qui a régulièrement collaboré avec lui. C’était un vrai gentleman, très suisse dans son approche à la vie.»

C’est pourtant à Ibiza que ce dernier finit par s’établir, moins pour les soirées survoltées que pour le calme qu’offrent les îles. Il y fonde une famille ainsi qu’OpenLab, radio diffusant de la musique électronique dans la région et pour laquelle il se produit encore. Durant son temps libre, le jeune papa retape une ferme espagnole dont il a lui-même conçu les plans. Mais avant tout, il passe des heures en studio, où il se laisse «libre d’exprimer ses sentiments.»

Il est d’ailleurs en train de plancher sur son prochain album lorsqu’il est emporté par la maladie, au début du mois de mai. Depuis, les hommages pleuvent sur les réseaux sociaux, DJs et fans célébrant l’artiste qui les a envoûtés, inspirés mais aussi, et inévitablement, le père du frisson Children.

 Une campagne est même lancée sur Facebook pour que le morceau retrouve la tête des classements. «De mon côté, j’ai eu l’occasion de lui rendre hommage en jouant un remix de ce titre fétiche, samedi dernier à Bâle», renchérit le Lausannois Madwave.

Treize ans après l’avoir pianotée pour la première fois, Robert Miles quitte la scène au son de la même mélodie. Children, cet enfant encombrant, ne l’aura jamais vraiment quitté.

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