Le cadre du débat est posé, les forces en présence soupèsent leurs arguments. Y a-t-il, oui ou non, un renouveau en cours de la littérature romande? Et si c’est bien le cas, quel est le meilleur moyen d’offrir un futur à cette petite fraction non négligeable de l’espace littéraire francophone?
Mais les questions corollaires s’enchaînent: qu’est-ce que la littérature romande? Qu’est-ce que la Suisse romande? Et, last but not least, qu’est-ce que la littérature? On trouvera peut-être que cela fait beaucoup à la fois. Mais le fait est que la discussion engagée récemment dans ces colonnes sur ce qui se cache derrière le «printemps littéraire romand» soulève des interrogations passionnantes, aux réponses parfois contradictoires. Elle risque donc de tourner au dialogue de sourds, tant ses acteurs ont des horizons différents (la création littéraire pour les uns, la politique du livre pour les autres), dont les légitimités s’entrechoquent, souvent bruyamment.

Il n’est pas sûr que les écrivains puissent vivre du fait que l’on vit d’eux; quelques-uns le peuventsans doute, d’autres non: on n’en sait trop rien […]

[…] Cherchât-on un terme de comparaison, on pourrait dire que d’innombrables hommes vivent du fait qu’il existe des poules, et des poissons; ces derniers en meurent plutôt. […] Mais toute la comparaison pèche en ceci que l’on sait ce que sont ces créatures, qu’elles existent réellement et qu’elles ne dérangent nullement l’aviculture et la pisciculture, alors que l’écrivain constitue manifestement une gêne pour les affaires qui se traitent à son propos


Seulement, un soupçon vient à l’esprit. Et si cette opposition n’était qu’un trompe-l’œil masquant le vrai problème? «Un problème culturel», comme aurait dit Musil, qui a intitulé ainsi un article paru dans les années 1920. Il part d’un constat: qui parmi ses contemporains saurait définir ce qu’est au juste un écrivain? Des noms ont beau venir immédiatement à l’esprit, on ne saurait pas dire pour autant en quoi consiste exactement ce curieux métier. Par contre, il existe maints secteurs de la société qui prospèrent sur son dos et survivent uniquement grâce à lui. Seul l’écrivain à succès, qu’il soit potentiel ou affirmé, aura donc une existence reconnue et un droit de cité assuré. Si un auteur n’a que son talent à faire valoir, il passera pour un gêneur. Autant dire que les «vrais écrivains» vivent presque complètement ignorés. Combien d’ailleurs en existe-t-il? Sans doute pas beaucoup. Mais Musil n’en reste pas à ce simple accès de «pessimisme culturel», pour reprendre une autre de ses expressions, qui est le point de départ d’un second article. L’auteur de L’Homme sans qualités poursuit son interrogation sur le sort réservé à l’écrivain dans la société de son époque, et il donne quelques clés supplémentaires.


Sourdement mécontent


N’est-il pas étrange qu’on se plaigne aujourd’hui qu’il n’y a plus ni grandes œuvres ni écrivains dignes de ce nom et que, simultanément, on crie au génie à tout bout de champ? Aussi étrange que cela puisse paraître, «l’homme, comme consommateur de culture, est sourdement mécontent de l’homme comme producteur de culture». C’est là sans conteste l’indice d’un véritable «problème culturel». Comment se l’expliquer? Musil le rattache à un diagnostic plus large qu’il pose sur la société allemande de l’entre-deux-guerres: dans une collectivité qui hésite entre déliquescence et mutation, les individus se regroupent en chapelles autour d’une idée fixe ou d’un créateur «exceptionnel» – en laissant les véritables écrivains sur le carreau. D’où cette inflation de publications, qui donne une impression trompeuse de «prospérité intellectuelle».

Boussole


Aujourd’hui aussi, la double attitude épinglée par Musil est certainement l’indice d’un trouble, celui d’une époque et d’un territoire à la recherche de sa boussole. Savoir qui l’on est et où l’on va: questions qui font ici du livre le lieu d’une interrogation existentielle, où le destin de la Suisse romande se lit exemplairement à travers celui de sa littérature.


Mais il hérite aussi des incertitudes qui caractérisent celle-ci, à l’âge de son assujettissement aux besoins de masse, des mélanges culturels et de la monétarisation croissante, tous éléments qui brouillent les critères connus. En son temps, Musil a réagi en prenant la plume, celle du romancier cette fois, mise au service d’une ambition littéraire et culturelle sans précédent. Preuve s’il en est que la situation n’est pas forcément désespérée.