A sa fille âgée aujourd’hui de 18 mois, Robert Sandoz a donné le prénom de Juliette-Rose. «Avec Laure, ma compagne, on avait pensé à Rose, mais lorsqu’on a vu le visage de la petite, on s’est dit que ça ne suffisait pas, Juliette s’est ajouté. Aujourd’hui on a un peu tendance à l’appeler Juju Rose…» La vie à trois temps. Comme au théâtre. Qu’il monte les textes d’Olivier Py, de Murakami, de Feydeau ou récemment une très belle adaptation d’Antigone d’Henry Bauchau, Robert Sandoz, talentueux metteur en scène de 35 ans, suit ce triple mouvement. D’abord, il rêve entièrement le spectacle en lisant le texte, ensuite il adapte ses idées à la réalité du plateau, enfin, pragmatique, il tire parti des immanquables sorties de route qui rompent la ligne académique. «Ma première mise à l’épreuve théâtrale fut les commentaires de ma grand-mère, plutôt rudes, sur ma manière de dire une fable de La Fontaine: ça forme le caractère!»

Du caractère. A priori, Robert Sandoz n’en déborde pas. Mince, blond et discret, ce Chaux-de-Fonnier a plus des allures d’universitaire que d’homme de tranchées. Pourtant, ses mises en scène témoignent non seulement d’un savoir-faire. Elles signalent aussi une humanité, un goût pour le récit, une science du rythme et de la forme, et encore, un art de l’alternance entre tension et répit. D’où vient cette habileté? «De la télé!, répond l’intéressé. Enfant, j’ai énormément regardé la télévision, ça m’a nourri. Des lectures aussi. Lorsque j’allais chez ma mère, je lisais avec le même appétit un livre sur la vie de Jésus distribué par les témoins de Jéhovah que des récits mythologiques… J’aime le souffle épique et les accents lyriques!»

Il le dit sans chichis, Robert Sandoz est né d’un père inconnu qu’il n’a toujours pas cherché à retrouver.

On peut aussi avancer sans grand risque que sa propre vie fut une école stimulante. Déjà, il le dit sans chichis, Robert Sandoz est né d’un père inconnu qu’il n’a toujours pas cherché à retrouver. «Ma mère n’avait pas 18 ans et, dès mon arrivée, elle a quitté sa profession de coiffeuse pour une place d’ouvrière mieux rémunérée.» Deuxième turbulence: à 3 mois, un «accident de poussette» le laisse handicapé du côté droit pendant une journée. «Ensuite, ce côté de mon corps a connu un retard de croissance et j’ai dû être opéré deux fois pour être rééquilibré.» Troisième virage: à 3 ans, il rejoint le foyer de ses grands-parents qui deviennent ses éducateurs légaux. «Je ne sais pas si c’est ma bonne nature. Mais comme mes grands-parents étaient jeunes, je les ai immédiatement considérés comme mes parents et je disais que j’avais le privilège d’avoir deux mamans…»

Tirer parti des accidents de parcours. Faire sa place. La leçon a porté. Au théâtre, Robert Sandoz propose des décors en mouvement, de la musique pour aiguiser le sens, du verbe haut qui ose la dimension sacrée, bref, des spectacles qui ne rougissent pas d’exister. Le démarrage? Elève curieux qui a de la facilité à l’école, Robert suit les ateliers théâtre du lycée. Adolescent, il participe à un projet européen avec le Théâtre populaire romand emmené par Charles Joris. «Je n’étais pas doué pour le jeu. Trop timide. Mais comme j’étais très obéissant, lorsque Charles demandait de jouer un chien, j’y allais à fond. A 14 ans, c’était rare, les autres faisaient plutôt de l’obstruction.» Auparavant, pour préparer l’audition, Robert avait déjà passé par les griffes de sa grand-mère: «Je devais réciter devant elle Le loup et le chien de La Fontaine. Comme elle détestait le théâtre, elle était sans pitié. Elle ne m’a lâché que lorsque ce que je racontais l’a intéressée. J’en ai pleuré, mais depuis, j’y repense dans ma direction de comédien! Chaque mot doit mobiliser.»

Un créateur en quelques dates

  • 9 juillet 1975 Naît à La Chaux-de-Fonds de père inconnu et de mère coiffeuse. Vit chez ses grands-parents.

  • 2002 Après un mémoire universitaire sur la notion de sacré chez Jean Genet et Olivier Py, Robert Sandoz monte «La Servante», spectacle de 24h d’Olivier Py au Théâtre du Passage, à Neuchâtel.

  • 2005 Assistant auprès d’Olivier Py, sur «Les Vainqueurs», au Festival d’Avignon.

  • Dès 2006 Travaille avec des auteurs contemporains (Odile Cornuz, Antoinette Rychner, Antoine Jaccoud) et adapte plusieurs romans à la scène, dont «Océan mer» d’Alessandro Baricco, «La pluie d’été» de Marguerite Duras et «Kafka sur le rivage» d’Haruki Murakami.

  • 2011 Monte en janvier au Théâtre de Carouge «Monsieur Chasse!», premier grand succès populaire. Crée en septembre, au Théâtre du Passage et au Forum Meyrin, «Antigone», d’Henry Bauchau.

  • Décembre 2012 Mise en scène des «Aventures du roi Pausole» d’Arthur Honegger, au Grand Théâtre de Genève.

  • 2013 Adaptation à la scène de la bande dessinée «Le Combat ordinaire» de Manu Larcenet.

Après Charles Joris, comme maître à jouer, Olivier Py comme maître à penser. Parti pour être professeur, Robert Sandoz consacre son mémoire universitaire à la notion de sacré chez Jean Genet et Olivier Py. Le travail est salué, il rencontre le futur directeur du Festival d’Avignon à cette occasion. Et monte avec succès l’intégralité de La Servante, spectacle de 24 heures, à Neuchâtel en 2002, avant de devenir l’assistant de Py en 2005. «Le théâtre est venu me chercher. Petit à petit, j’ai réalisé que j’avais besoin d’appliquer les idées et les sentiments que le texte me soufflait. Je ne pouvais plus rester dans l’analyse théorique.» Sur Olivier Py: «Pendant mon assistanat, on est restés comme deux chiens qui se reniflent. Il n’a jamais compris comment un protestant, hétérosexuel et mal rasé pouvait aussi bien comprendre ses textes! Et, d’après ses fidèles comédiens, j’ai été un des seuls assistants à lui dire que certaines de ses scènes ne fonctionnaient pas. Aujourd’hui, je ne le referais pas!»

Aujourd’hui? Robert Sandoz signe désormais ses propres spectacles avec, à la musique, aux décors et aux lumières, trois de ses anciens amis, eux aussi doués, rencontrés dans les ateliers théâtre du lycée. Le trentenaire poursuit également une carrière de chanteur compositeur, avec une production de titres intimes qui évoquent Jean-Louis Murat ou Mathieu Boogaerts. Ces jours, il occupe encore la fonction d’assistant sur la reprise de L’Ecole des Femmes, mis en scène par Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge. «Je partage avec Jean ce souci d’être à l’écoute du texte. J’admire les metteurs en scène comme Oskar Gomez Mata qui traitent d’une thématique en exploitant tous les arts de la scène, mais je suis incapable d’une telle autonomie de création. Je dépends, avec délice, des mots et de leurs évocations!»

Ce que lui soufflent Feydeau et Bauchau

Deux auteurs, deux enthousiasmes

En janvier 2011, Robert Sandoz remporte son premier grand succès populaire avec Monsieur Chasse!, de Georges Feydeau, au Théâtre de Carouge puis en tournée. Des spectateurs éclairés reconnaissent ses talents de metteur en scène, mais reprochent à Feydeau sa «vacuité, voire sa vulgarité». Riposte du metteur en scène: «On dit de Feydeau qu’il n’écrit que pour les bourgeois de son époque. Bien sûr qu’il s’est intéressé à cette population aisée qui avait le temps et l’argent pour réaliser ses fantasmes, d’adultère notamment. Mais on ne peut pas le réduire à cette donne sociale. Ce que raconte Feydeau, c’est d’abord sa propre souffrance d’homme mal marié. Ensuite, il parle de ce bricolage toujours d’actualité qui consiste à conjuguer plusieurs plaisirs et à mentir si nécessaire pour y arriver. Il parle de l’affolement d’être (trop) vivant, d’avoir trop d’appétit. Qu’il s’agisse de fringales professionnelles ou sexuelles… Le «plus» avec Feydeau, c’est qu’il en rit et qu’il nous permet de dédramatiser.» Même enthousiasme pour l’écrivain Henry Bauchau dont il vient d’adapter pour la scène Antigone. «J’aime ici la conjugaison du souffle mythologique avec la fine dentelle des relations humaines au sein de cette fratrie. Plus qu’un focus sur l’héroïne, le texte montre à quel point le destin des quatre enfants dépend de leur place dans la famille. Cette vision très psychanalytique permet au spectateur de s’identifier.»