Comment faire le portrait de qui déclare: «Personne n'a le droit de se conduire à mon égard comme s'il me connaissait»? On est bien emprunté. Parce qu'il y a un mystère Robert Walser - un cas unique d'enfance suspendue, ou de pureté. D'humour et de détresse confondus.

Ce qui domine chez lui, ce sont les paradoxes. Il se montrera donc aussi modeste que sûr de sa valeur, aussi retranché que sociable, aussi compréhensif que cruel, et aussi gai que désespéré. Affectant l'ignorance - mais d'un incroyable savoir sur tout. Méprisant le moi - mais ne parlant que de lui. Naïf - mais au second degré, comme se jouant de nous, et de lui-même. Et quant au style, d'une profondeur qui se maintient à la surface, ou sur les bords, comme si c'était faire violence au réel que de chercher à en saisir le secret, à le fixer, au lieu de se promener capricieusement (courageusement) parmi les choses quotidiennes et les êtres en les laissant vibrer de toutes leurs harmoniques, presque négligemment, sautant d'un mot charmant à une image détonante et d'une intuition à l'autre. Avec, dessous, le continent silencieux de la douleur, qui tremble.

Trois dates: 1878, naissance à Bienne (et très vite se succèdent les dépressions de la mère, dont il est privé à l'âge de 15 ans); 1929, entrée à l'asile psychiatrique de la Waldau, d'où il sera définitivement transféré à l'asile de Herisau; 25 décembre 1956: il s'écroule dans la neige et meurt.

On en déduira que cette vie fut toute de malheur et de marge subie. Et l'on se trompera. L'écrivain Walser fut aussi, avant Herisau, un homme heureux - ou s'efforçant de l'être, et admiré par ses pairs. «Enfoui dans la luxure d'un état de chroniqueur souriant et sautillant», vivant de peu (entre Berne et Berlin) mais libre, il se rendit célèbre au tournant du siècle avec ses petites proses «sur rien»: en 1907, on voit Kafka débarquer, enthousiaste, chez Max Brod pour lui lire toutes affaires cessantes la chronique que vient de publier une revue berlinoise, signée: Robert Walser... Qui nous laissera en guise de testament un éblouissant et très ironique roman autobiographique: Le Brigand.

Je dois quant à moi au théâtre, et à Joël Jouanneau (avec Les Enfants Tanner), la révélation de Walser, il y a quinze ans. Je me souviens de ce sentiment d'étrangeté, au début, de cette impression de glisser hors du cadre: parce qu'il faut, pour pouvoir l'entendre, changer de rapport au monde. Ou de regard.

Et soudain on se sent si bien chez lui qu'on n'a plus du tout envie d'en sortir...