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Roman

Roberto Arlt, lumière des bas-fonds

Conspué par ses pairs puis oublié, le romancier et journaliste argentin au cœur d’une révolution littéraire est à nouveau édité en français. Un monde de bons à rien, de fanfarons et de canailles retrouve ses formes

Genre: roman
Qui ? Roberto Arlt
Titre: Les Sept Fous
Langue: Trad. d’Isabelle et Antoine Berman
Chez qui ? Belfond, 372 p.

Au paradis des lettres latino-américaines, cet étrange nom, aussi mystérieux qu’imprononçable, n’a pas encore mis les pieds. Ni du vivant, ni après la mort prématurée de celui qui le portait. Rorberto Arlt (1900-1942) campe aujourd’hui encore à la lisière du firmament. Il est certes au centre d’un culte solide dans son pays, en Argentine, ou dans l’Uruguay voisin. Ailleurs, et sur le Vieux Continent en particulier, il est rangé depuis longtemps dans le bataillon des grands oubliés. Voilà un fait qui frôle le ­blasphème. Un outrage parmi tant d’autres que la réédition d’un de ses romans les plus célèbres, Les Sept Fous, tente de contrer, de réparer partiellement. La prose de Roberto Arlt mérite cela et davantage.

S’il fallait en résumer la portée, il suffirait de dire qu’elle a des traits qui se situent aux antipodes de Borges. De cette incontournable figure tutélaire, Arlt ne partage ni le style d’orfèvre ni le goût pour le fantastique et pour tout ce qui tient de l’éloignement du réel. Les Sept Fous – et ajoutons aussi Les Lance-flammes, qui clôt un diptyque foudroyant – est l’illustration aboutie d’une manière révolutionnaire à l’époque (entre les années 1920 et 1930) d’envisager la fiction. On est là, contrairement à ce qu’offrait Borges, au cœur de la vie, de ses basses pulsations et de ses pulsions les plus inavouables. Concrètement, Arlt plonge son lecteur dans les rues de quartiers peu fréquentables de Buenos Aires. Il façonne des personnages en perdition, des bons à rien, des fanfarons et des canailles. Il le fait en s’appropriant une langue éloignée de celle véhiculée par le mandarinat littéraire de la capitale. Les contenus scandaleux et la forme si peu orthodoxe de ses romans ont valu à Arlt d’être mis aux marges de la communauté littéraire. Les critiques considéraient qu’il ne savait pas écrire; ses pairs, au mieux, l’ignoraient.

Rejeté et incompris de son vivant, l’auteur ne fait que prolonger, avec son écriture savoureuse et cabossée (elle emprunte entre autres des portions de lunfardo, langage des rues de Buenos Aires), une destinée personnelle qui y ressemble furieusement. Arlt n’est pas issu des beaux quartiers ni de la bourgeoisie lettrée de Buenos Aires. Fils de migrants mitteleuropééens, il fuit la maison très jeune et vit de petits travaux ingrats. Sa chance fut celle d’avoir traversé une époque où, sans titres d’études mirobolants, sur la simple escorte du talent, on pouvait gravir quelques marches sociales. Alors, le voilà longtemps journaliste et chroniqueur, narrateur génial du quotidien de ­Buenos Aires. Faiseur de petites fresques récoltées aujourd’hui dans les Eaux-fortes de Buenos Aires.

L’art d’observer les menues affaires du quotidien, de décrire les êtres de rien qui en donnent vie, Roberto Arlt l’érige sur la marche la plus haute dans Les Sept Fous. Alors, voilà un roman où le tragique et le burlesque façonnent sans relâche une intrigue captivante qui ne dure que trois jours. Une histoire invraisemblable, celle d’un nommé Erdosain, employé d’une compagnie sucrière à laquelle il a soustrait de l’argent. Personnage pathétique et attachant, l’homme semble effleurer le génie sans jamais le toucher (il est inventeur, mais de l’inutile et de l’insignifiant); il se fait quitter par sa femme et noue d’étranges relations avec une société secrète qui lui promet enfin l’aisance matérielle. Dans ce cercle, où les membres se nomment notamment l’Astrologue, l’Homme-qui-a-vu-l’accoucheuse, le Ruffian mélancolique et le Chercheur d’or, on envisage de bâtir un nouveau projet de société en se finançant à l’aide de bordels spécialement conçus pour l’affaire.

La trajectoire de ces écorchés vifs, de ces rêveurs de l’impossible et de ces êtres sans salut, surgit dans une prose haletante et parfois profondément mélancolique, simplifiée avec tact par des traducteurs qui ont volontairement arrondi les nombreuses excentricités d’écriture pratiquées par Arlt. Dès lors, on lit Les Sept Fous et on ne peut que mesurer son emprise sur ses descendants, sur des écrivains marquants comme Roberto Bolaño ou Juan José Saer. Dans l’intimité, sans clairon ni pompe, il y a là de quoi remettre Roberto Arlt au firmament.

De Borges, Arlt ne partage ni le style d’orfèvre ni le goût pour le fantastique et l’éloignement du réel

On mesure son emprise sur

des écrivains comme Roberto Bolaño ou Juan José Saer

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