Ce n’est pas tous les jours que le Centre d’art contemporain consacre ses trois étages à un artiste. Il faut dire que ce n’est pas tous les jours qu’une institution parvient à ferrer Roberto Cuoghi. L’artiste italien de 44 ans a toujours cultivé de la méfiance vis-à-vis du monde de l’art. «En fait ce milieu ne l’intéresse pas vraiment», explique Andrea Bellini directeur du Centre d’art contemporain de Genève qui signe cet accrochage en collaboration avec le Madre Museum de Naples et Kunstverein de Cologne. Au point de ne jamais se déplacer à ses vernissages, pas même lorsque c’est le Moma de New York qui lui consacre une exposition.

Au Centre d’art contemporain, Cuoghi est quand même venu inaugurer cette rétrospective qui réuni sous le titre Perla Pollina 70 de ses œuvres réalisées entre 1996 et 2016. A l’Académie d’art de Brera à Milan dont il sortira diplômé, Roberto Cuoghi décide de ne rien faire comme les autres. Dans cette école qu’il juge bourgeoise, il adopte la position du marginal. Cuoghi écrit avec le bout de ses ongles qu’il a laissé pousser, se contraint à porter pendant cinq jours une paire de lunettes qui le font voir le monde à l’envers et s’impose de dessiner avec. Ses professeurs le prennent pour un kamikaze. L’image du pilote suicide lui convient très bien. Il va donc se représenter systématiquement avec, enroulé autour du front, le bandeau rouge et blanc des aviateurs japonais.

Autodidacte savant

«Il cherche avant tout à expérimenter des manières nouvelles de faire de l’art. Il va par exemple développer une technique complexe de peintures sur verre à l’aide de produit chimique. Et consacrer des années pour l’améliorer.» Le temps, c’est l’un des éléments le plus fascinants de cette exposition. A l’heure de la précipitation et du marché qui dicte son rythme trépidant aux artistes, Roberto Cuoghi peut passer des mois à parfaire une technique, à élaborer un projet. L’un de ces plus célèbres ambitionne d’imaginer le chant que les derniers habitants de Ninive en Mésopotamie, ont entonné en échappant à leur ville mise à sac par les Babyloniens, 600 ans avant notre ère. «Il est allé voir tous les spécialistes possibles, à fait reconstruire des instruments de musique antique, consulter toutes les archives de tous les musées», reprend Andrea Bellini. Cuoghi n’est pas autodidacte dans le sens strict du terme, mais profite de cette manière d’avancer par tâtonnement en utilisant des moyens qui ne lui sont absolument pas familiers. A force, l’artiste devient expert en la matière. Il faut voir ses épatantes séries de crabes de Hydra en terre cuite, au préalable modélisé par un scanner 3D. Et leurs évolutions en fonction des différents modes de cuisson, tous rudimentaires.


Mais son projet le plus extrême, le plus délirant reste celui de sa mutation corporelle. «Ce n’est pas une transformation, c’est une disparition. Une manière de vivre reclus dans la peau de quelqu’un d’autre», corrige Andrea Bellini. «A l’âge de 25 ans, en 1998, Roberto Cuoghi décide qu’il sera désormais un homme de 67 ans. Il va prendre du poids, passer de 60 à 140 kilos. Sa manière de se déplacer va changer, sa façon de s’habiller aussi. Il va enfiler les vêtements de son père et vivre ainsi pendant sept ans.» Jeune homme précocement devenu vieux, on le voit se reproduire en portrait de gros type à barbe sur les boîtes de cigares que fume son père.

Attitude ambivalente

Pour autant, Roberto Cuoghi le roi de l’escamotage, réussi à faire parler de lui. Dans le milieu de l’art contemporain, tout le monde cherche à débusquer cette Arlésienne, artiste prodige qui pratique le faux-fuyant. Le buzz attire les marchands. Massimo de Carlo, le plus fameux des galeristes de Milan, fait le pied de grue devant la porte de son immeuble. Roberto Cuoghi ne lui ouvre pas. Enfin pas tout de suite. Car l’artiste entretien un rapport ambivalent avec ce monde de l’art dont il se méfie mais qui dans le fond le fait vivre. Il devient ainsi très proche de Dakis Joannou, immense collectionneur grec, pour qui il réalise son portrait à la manière d’un bas-relief en cire de la Renaissance et à qui il va vendre un étrange ensemble d’instruments chirurgicaux interprété en pâte à beignet.

Eclectique, inclassable, démesurée, boulimique: l’œuvre de Roberto Cuoghi ne rentre dans aucune case. Elle est singulière et étonnante, mais peut-être aussi parfois un peu agaçante. A force de vouloir se distinguer, de manier comme personne à la fois les techniques et le story telling, l’artiste instille dans la tête du visiteur un léger doute. Alors oui, le travail est sans conteste épatant. Mais tiendrait-il aussi bien débarrassé de toutes ces d’histoire qui l’enveloppe?


Perla Pollina, Roberto Cuoghi, 1996-2016, jusqu’au 30 avril, Centre d’Art Contemporain Genève, 10 rue des Vieux-Grenadiers, 022 329 18 42, www.centre.ch