Depuis ses débuts dans le long-métrage avec «Fly Me to the Moon», histoire de mouches embarquées sur Apollo 11, nous n’avons pas toujours eu l’occasion de dire tout le bien que nous pensions des productions de Ben Stassen et de son studio bruxellois nWave. Mais tant «Le Voyage extraordinaire de Samy» (la petite tortue des mers, revenue avec un «m» de plus dans l’inférieur «Sammy 2») que «Le Manoir magique» nous avaient également enchantés.

Avec «Robinson Crusoé», actuellement sur les écrans romands, plus moyen d’ignorer le bonhomme. Après avoir connu un démarrage en fanfare en Allemagne, ce cinquième opus vendu dans le monde entier (sixième si l’on compte l’anecdotique documentaire en prises de vues réelles «African Safari 3D») est aussi devenu le premier à s’assurer une grosse sortie aux Etats-Unis (prévue pour septembre).

Fils d’un producteur de cidre, ce quinquagénaire wallon né à Aubel, près de Liège, a tôt caressé un rêve hollywoodien. Mais il lui a fallu du temps et quelques détours pour arriver à ses fins. Après une licence en sciences de la communication à Louvain, le jeune Benoît Stassen file à Los Angeles au début des années 1980. Inscrit à USC (University of Southern California), il décroche un master en cinéma et débute par de l’assistanat. Puis une rencontre avec le cinéaste croate Kstro Papic le fait dévier vers la production («L’Héritage de mon oncle», 1988).

Mais le début de la guerre en Yougoslavie l’amène à abandonner son film suivant et se concentrer sur sa vraie passion, le dessin animé assisté par ordinateur, alors à ses balbutiements. Pour la société belge Little Big One, il cosigne «Devil’s Mine Ride» (1991, 4 minutes visibles sur YouTube) puis fonde en 1993 sa propre société, nWave, basée dans la commune bruxelloise de Forest.

C’est dans des courts-métrages réalisés pour les parcs d’attractions, bientôt en format IMAX, que ce pionnier affinera sa technique. Aujourd’hui, son catalogue approche la centaine de titres. En 2008, Stassen passe enfin dans la cour des grands avec «Fly Me to the Moon», l’un des premiers longs-métrages d’animation conçus et projetés en 3D (Disney lance «Bolt» la même année, Pixar «Là-haut» et DreamWorks «Monstres contre Aliens» l’année suivante).

En conjuguant public familial, savoir-faire américain et «tax shelter» belge (une incitation fiscale très efficace), c’est un joli succès, plus que confirmé deux ans plus tard avec «Le Voyage extraordinaire de Samy». La critique, peu concernée par ce cinéma «pour les petits», fait la moue? Peu importe, Stassen et son équipe (le scénariste américain Domonic Paris, le compositeur germano-iranien Ramin Djawari, les coréalisateurs belges Jérémie Degruson et Vincent Kesteloot) se perfectionnent de film en film.

Aujourd’hui à la tête d’une centaine d’employés, Ben Stassen peut s’enorgueillir de maîtriser la meilleure 3D du monde, à un prix défiant toute concurrence (dans les 20 millions de dollars, soit cinq fois moins que les majors de Hollywood). Mais il déplore que dans 90% des cas les autres studios, Pixar compris, ne fassent que de la 3D au rabais – ce dont le public n’est plus dupe, rechignant de plus en plus à payer un prix majoré. Il faut donc voir «Robinson Crusoé» pour se rendre compte de l’effet immersif et du plaisir de mise en scène que peut produire une vraie 3D.

Fort de ce premier film basé sur une «propriété intellectuelle universelle», Stassen peut encore cette fois escompter un franc succès, même sans disposer de la force de frappe du marketing hollywoodien. Et le suivant est déjà en chantier: un «Son of Bigfoot» basé sur la légende d’une sorte de Yéti américain. Mais pour lui, comme pour Peter Jackson ou James Cameron, l’avenir appartient désormais à une vitesse de défilement d’image accrue: 48 images/seconde ou même 60 au lieu des 24 actuelles. Alors seulement la 3D pourrait démontrer tout son potentiel, condamnant tous les «faussaires» aux oubliettes. Un avenir à nos portes?


Naufragé sur une île pas si déserte

Le «Robinson Crusoé» de Ben Stassen s’accompagne de tout un zoo rigolo

Quoi de neuf, «Robinson Crusoé»? Depuis la parution du roman mythique de Daniel Defoe (1719), on pouvait penser le sujet épuisé, de révision anti-impérialiste («Man Friday», d’Adrian Mitchell) en variation littéraire («Vendredi ou les limbes du Pacifique», de Michel Tournier) – sans compter une dizaine d’adaptations filmées, la plus célèbre due à Luis Bunuel (1954). Même au rayon dessin animé, le sujet n’était plus tout à fait vierge, avec pas moins de trois versions européennes bas de gamme, en 1974, 1982 et 1991!

Pas suffisant pour arrêter Ben Stassen, prophète belge de l’animation en 3D. Fort d’un scénario acheté à l’Américain Chris Hubbell, le père de Sam(m)y la tortue marine débarque avec un Crusoé tout à fait inédit: raconté du point de vue de la faune de son île! Un plaisir garanti pour les plus petits mais aussi pour les adultes sachant apprécier un film d’animation qui sort de l’ordinaire.

Raconté en flash-back à… des souris par un ara, capturé avec Robinson par des pirates, le récit ne ressemble plus guère au classique – au-delà du naufragé et de son île. D’abord, cette dernière n’est plus du tout déserte, puisque habitée par un petit groupe d’animaux aussi improbables qu’irrésistibles: outre le perroquet, tapir, caméléon, martin-pêcheur, pangolin, porc-épic et chèvre. Au début passablement inquiets – sauf l’ara désireux de découvrir d’autres mondes – ils vont finir par apprivoiser l’étrange humain et l’aider à bâtir sa maison. Sauf que le naufragé n’est pas venu seul: outre son chien fidèle, un couple de chats machiavéliques l’a suivi. Pour un temps relégués sur un îlot voisin, ces deux félins préparent leur prise de pouvoir…

Avec autant de monde, pas moyen de s’ennuyer sur cette île «déserte»! Et même si l’essentiel, de l’animation à la musique, se conforme au modèle américain, quelque chose d’européen affleure, dans le graphisme (avec un découpage admirable d’invention) comme dans l’humour (bon enfant plutôt que trop malin).

Bref, l’ensemble conserve un je-ne-sais-quoi sans doute hérité de la grande école belge de bande dessinée, ces Tintin-Spirou qui donnaient le «la» durant la seconde moitié du siècle passé. Quant aux voix, elles ont été confiées à des doubleurs professionnels plutôt qu’à des vedettes hollywoodiennes ou parisiennes surpayées – au point qu’on peut oublier l’idée d’une «version originale».

Avec un final ébouriffant à la manière de Spielberg, ce «Robinson» réunirait presque le meilleur de deux mondes. Defoe a certes connu pire trahison que cette variante antispéciste doublée d’une démonstration convaincante des possibilités trop souvent galvaudées de la 3D. Pour une fois qu’on quitte un tel film avec le sourire plutôt qu’un vague mal de crâne, voilà qui méritait d’être signalé!

(N.C.)


Robinson Crusoé, film d’animation de Vincent Kesteloot et Ben Stassen (Belgique – France 2016). 1h30