Cette fois, dans quel pétrin vont-ils se fourrer? Depuis mardi 24 décembre, Netflix propose la saison 2 de la série Lost in Space (Perdus dans l’espace), créée par Matt Sazama et Burk Sharpless, réalisée en partie par Neil Marshall (Dog Soldiers, The Descent). Dans la première livraison, la famille Robinson, trois enfants, faisait partie d’un vaste programme de migration vers Alpha du Centaure. Un immense vaisseau transportait les navettes qui devaient permettre aux futurs colons de gagner leurs nouvelles terres. Problème, le navire subit ce qui se révélera être une attaque; et plusieurs véhicules doivent s’arracher, arrivant sur une planète inconnue, peut-être interdite.

Les dix premiers chapitres ont été hauts en couleur. La famille, puis d’autres aventuriers de circonstance rencontrés sur place ont multiplié les tuiles en tous genres et les découvertes ambiguës, à commencer par la familiarité d’un robuste robot, devenu fidèle.

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Le remake d’une série des années 1960

Lost in Space ne révolutionne pas le genre. La série constitue néanmoins un solide divertissement familial, centré sur la figure de la mère, que porte l’excellente Molly Parker (entre autres, Deadwood, Dexter, House of Cards). Cette série est le remake, assez remanié dans les intrigues, d’une précédente Perdus dans l’espace diffusée aux Etats-Unis de 1965 à 1968, créée par Irwin Allen, alors nabab du film catastrophe – il avait produit La Tour infernale.

La série avait été ensuite déclinée en un film de Stephen Hopkins, en 1998. Elle s’appuie sur une large veine, les robinsonnades, qui trouve ses origines à Londres, puis à Berne, et qui n’en finit pas d’inspirer, jusqu’à des émissions de téléréalité.

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«Le Robinson suisse», une matrice

Outre une bande dessinée du début des années 1960, la principale inspiration de Perdus dans l’espace a été Le Robinson suisse, une histoire imaginée par le pasteur bernois Johann David Wyss dans les années 1790, et publiée par son fils en 1812. Le père décède quatre ans plus tard, et pour l’anecdote, le fils sera l’auteur du premier hymne national suisse.

Dans Le Robinson suisse, à la suite d’une tempête au large des côtes australiennes, le pasteur Arnold échoue sur une île avec sa femme et ses quatre enfants. Dans cet environnement peu banal, le «ministre» doit organiser les premières mesures de survie, structurer son escouade familiale, avec l’aîné plutôt défricheur de terrains, l’un des plus jeunes qui devient cuistot, les deux autres affectés aux fruits et légumes, tandis que la mère, «fidèle à son rôle», organise le foyer, planifie les réserves et supervise les repas: «Tu es une digne et courageuse créature», la gratifie un soir M. Arnold.

On approche de la source, «Robinson Crusoé»

Johann David Wyss s’était ouvertement inspiré du Robinson Crusoé de Daniel Defoe. La trame est semblable: la tempête, l’échouage, la découverte de l’île avec ses dangers et ses bienfaits, les premières installations, la progressive domestication de cette nature…

Il y a de notables différences, à commencer par le fait qu’il s’agit là, malgré ce qu’indique le titre parlant d'«un» Robinson (même en allemand, Der Schweizerische Robinson), d’une famille, pas d’un rescapé solitaire. Dans l’ensemble, la vie des Suisses, sur les plans pratique et mental, paraît bien plus facile que celle de leur prédécesseur anglais. Alors que Crusoé passe des soirées entières à méditer sur ses erreurs morales et ses choix de vie regrettables, le clan Arnold vit dans la quasi-allégresse d’une solide foi protestante mise en œuvre dans cette terre vierge, baptisée Zeltheim, le camp de base, puis Falkenhorst, le refuge en hauteur.

Au niveau de l’aventure, le pasteur bernois triche un brin en ne posant aucune créature menaçante dans les forêts de l’île, et en conférant au père, pourtant bien alpestre (ils sont tous «enfants des montagnes»), de sérieuses connaissances des plantes exotiques et sur la manière d’en faire pousser d’autres dans ces contrées du Sud…

Le Robinson suisse reste un récit d’aventure, mais avec une claire visée religieuse voire prosélyte. M. Arnold, est-il précisé, «tenait beaucoup à conserver dans l’île déserte les bonnes et salutaires traditions du monde habité». On ne parle pas de résistance de la nature, mais d’une volonté de reproduire les bonnes manières, de la pioche aux mœurs.

Un succès aux Etats-Unis

Le Robinson suisse, dont la première traduction en français par Isabelle de Montolieu a vite été publiée à Lausanne et Paris, a connu un grand succès en France, où il a notamment inspiré Jules Verne, mais aussi aux Etats-Unis. Il a marqué des générations de jeunes lecteurs américains.

Dans le courant du XIXe siècle, l’ouvrage arrivait dans un contexte favorable. D’un côté, cette odyssée familiale en terres inconnues pouvait parler à nombre d’émigrants allant tenter leur chance à l’Ouest.

En sus, le roman de Daniel Defoe affirme parfois des positions tranchées en matière de religion, par exemple une sorte d’anticléricalisme anglican suscitée par les débats du moment en Grande-Bretagne. A l’inverse, le conte austral conçu à Berne demeure plus neutre, dans le cadre d’une bonne hygiène mentale protestante.

Cette année, «Robinson Crusoé» a 300 ans

L’anniversaire a été peu claironné cette année, mais il se trouve que Robinson Crusoé a 300 ans. Le roman de Daniel Defoe, publié sans nom d’auteur car présenté comme la narration du survivant lui-même, est paru la première fois en avril 1719 à Londres. L’écrivain s’inspirait de la vie d’Alexandre Selkirk, un Ecossais qui, à la suite d’une tentative ratée de mutinerie sur un navire, s’était fait échouer sur une île au large du Chili. Le roman est constitué de deux parties, la première racontant la vie du solitaire puis la rencontre de Vendredi, membre d’une tribu qui s’installe parfois sur les plages de l’île. Moins diffusée, plus fastidieuse aussi, la deuxième partie commence par le long résumé de tout ce qui s’est passé après le départ de Robinson, puis la suite de ses aventures.

L’imaginaire collectif a retenu la première partie, le jeune homme en son île, qui se proclame gouverneur alors qu’il est encore tout seul. Robinson Crusoé est marqué par les polémiques politiques et religieuses dans lesquelles s’impliquait son auteur. Mais la fable, avec les phases de l’insulaire entre euphorie conquérante, application agricole et doutes psychologiques, s’est imposée.

Les copies n’ont pas tardé. Quelques mois après la parution de la première partie, un éditeur concurrent publie une version abrégée, sans aucune autorisation. Le droit d’auteur avait alors quelques lacunes. Depuis, on ne compte plus les robinsonnades conçues dans le creuset de l’archipel de Crusoé, situé au large du Brésil. Le Robinson suisse en est l’un des dérivés les plus connus, de même bien sûr, plus tard, que Vendredi ou les limbes du Pacifique de Michel Tournier, en 1967.

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Robinson est devenu un mythe

Au fil des décennies, puis des siècles, l’allégorie puritaine que devait être Robinson Crusoé s’est imposée comme un mythe. Dans la belle édition Pléiade qu’il a établie, Baudouin Millet rappelle qu’à l’époque du bicentenaire du roman, il y a donc un siècle, Virginia Woolf écrivait que «l’état d’esprit dans lequel nous [les Anglais, depuis l’école] avons été à l’égard de Defoe et de son histoire est semblable à celui des Grecs à l’égard d’Homère». L’écrivaine faisait même le parallèle avec le site de Stonehenge. Des monuments hors du temps.

L’aventure est devenue intemporelle. Déjà parce que dans son isolement, le naufragé, isolé spatialement, se retrouve dans un temps distendu, ainsi que le détaille Michel Tournier: «Robinson se trouvait coupé du calendrier des hommes, comme il était séparé d’eux par les eaux, et réduit à vivre sur un îlot de temps, comme sur une île dans l’espace.»

Si l’on file cette métaphore-là, il faut admettre que la série Lost (2004-2010) fait partie de l’élite des robinsonnades. Quoi que l’on pense de son déroulement, et quelles que soient les polémiques qu’elle a suscitées, elle a justement tiré loin le ressort temporel, allant en arrière comme en avant dans le temps, en contraste avec la limitation spatiale de l’île.

On peut tout faire dire à Robinson

Le Robinson sert à tout, c’est son destin. A la suite d’un conseil de Rousseau, qui aurait mieux fait de se casser une jambe ce jour-là, le roman anglais est conseillé pour les enfants français, afin de les édifier sur les enjeux de l’apprentissage et de la nature. Cela pénalisera la perception de Robinson Crusoé pour longtemps dans les pays francophones.

Dans une intéressante étude, Jean-Pascal Le Goff indique qu’au XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe, le roman d’origine comme les robinsonnades «jouent un rôle de premier plan dans la promotion et l’apologie de la colonisation». Ce n’était assurément pas le dessein de Defoe, qui ne contestait certes pas l’esclavagisme, mais qui a des lignes troublantes de relativisation du jugement moral face aux «méchants sauvages», et qui finit même par faire de Vendredi un meilleur chrétien que Robinson, un comble…

Qu’importe. Crusoé devient le précurseur de l’assujettissement des territoires et des humains, le parangon du progrès, le modèle de la nouvelle civilisation. L’îlien peut servir l’enseignement religieux et l’édification des bonnes familles, on l’a vu avec la variante berno-australienne.

Les lectures économiques de «Robinson Crusoé»

Jean-Pascal Le Goff signale que Karl Marx mentionne Robinson Crusoé dans Le Capital: car en organisant son temps pour ses diverses activités, l’isolé se donne une répartition du temps qui n’est pas très éloignée de la division du travail. D’autres vont relire le personnage comme un modèle d’individualisme libéral, une incarnation, certes un peu tropicale, de la révolution industrielle.

Dans sa réinterprétation du mythe, Michel Tournier dit le contraire. Il amorce une critique de la croissance à tout prix. Son héros développe une «morale de l’accumulation», il instaure même le chiffrement de toutes choses bien avant le big data: «Je veux, j’exige que tout autour de moi soit dorénavant mesuré, prouvé, certifié, mathématique, rationnel»… avant de remettre en cause ces credo en voyant la manière dont Vendredi ajuste la production à ses besoins, au lieu de multiplier les réserves.

«Lost in Space», une affaire de famille moderne

Le voyage conduit ainsi à Lost in Space, la deuxième saison sur Netflix, et ses inconnues spatiales. Ici, nulle lecture marxiste ou libérale à faire. Comme souvent ces temps, c’est la cellule familiale qui est mise sur la sellette. Le père a été absent longtemps. La mère a pris l’ascendant – mais ce n’est pas une conséquence. Les trois enfants, dont l’une est d’un autre père, partent dans tous les sens. Un puzzle bien terrestre à reconstruire là-bas.

L’histoire ne finit pas. Cette année, le documentariste suisse Stéphane Goël a proposé Insulaire, un film sur l’île qui avait accueilli Alexandre Selkirk, l’isolé qui a inspiré Crusoé. On y apprend que le caillou chilien a été rebaptisé «île Robison Crusoé», et que son premier gouverneur, dès lors qu’elle a été intégrée au Chili dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a été… un Bernois.

A ce sujet: «Insulaire»: Robinson, le Baron et les langoustes


Solitaire après la catastrophe, vraiment?

A priori, le Robinson est seul. Une grande partie de l’imaginaire, et de l’imagerie, des robinsonnades repose sur cette figure du survivant échoué sur son île, seul.

C’est le cas de Crusoé, le fondateur. Il est bien l’unique rescapé du drame qui a frappé le bateau sur lequel il était passager. Cependant, sur un plan psychologique, il faut relever que sa solitude préexiste à l’aventure sur l’île. En se coupant de sa famille, en voulant vivre la grande aventure coûte que coûte, il s’est déjà isolé de tout et de tous, ce que souligne souvent l’auteur. La description des voyages de Crusoé comme la punition pour son désir d’aventures, donc de solitude par rapport au chemin de vie proposé par le père, est d’ailleurs l’un des ressorts du roman.

A un moment, cette manière d’autonomiser le personnage est même précisée de façon étonnante, en préfigurant le drame. Bien avant le naufrage, Defoe décrit son Crusoé établi au Brésil, où il commence à faire fortune. Mais il est décrit comme solitaire dans son milieu de maîtres de plantations: «Je n’avais personne avec qui converser, que de temps en temps mon voisin: point d’autre ouvrage à faire que par le travail de mes mains, et je disais souvent que je vivais tout à fait comme un naufragé sur une île déserte et entièrement livré à lui-même.»

Chez Michel Tournier, on trouve aussi une telle forme de prédestination, plutôt étonnante dans ce cas. Il est un moment où Robinson, après moult doutes, assume sa position première sur son île – où il n’a certes guère de concurrence. Il est narré: «Sur ce trône détonnant, il asseyait sa souveraineté jupitérienne sur l’île et ses habitants.» Il n’y a alors aucun habitant. Mais peu avant, l’écrivain a glissé: «Elle m’attendait depuis l’origine des temps sur ces rivages, la solitude, avec son compagnon obligé, le silence…»


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