La seconde édition de l’Artificial Intelligence Geneva Summit va s’ouvrir dans quelques jours, à l’enseigne de la question suivante: «Des machines et des hommes: l’humain au cœur de l’intelligence artificielle». L’arrivée des robots dans nos vies est imminente, à en juger par l’augmentation exponentielle d’événements ou d’articles qui leur sont consacrés. Travailleurs infatigables, assistants personnels, clones plus ou moins ressemblants, androïdes publicitaires ou prestataires sexuels: toute une armée en marche de mécaniques intelligentes s’apprêterait à transformer nos habitudes. Mais elles semblent pourtant encore bien loin du quotidien de la majorité. Et s’il fallait d’abord les chercher à l’intérieur de nous? Pas sous la forme d’un implant caché, mais dans les remplis secrets de notre intimité.

Selon la plupart des spécialistes qui s’expriment dans les médias, les robots sont avant tout des inventions nées pour colmater un besoin ou une fragilité que l’être humain n’arrive plus à gérer tout seul. Ce sont donc de puissants révélateurs de notre propre fonctionnement, nous démontant pièce après pièce, un peu comme si nous n’étions nous-mêmes qu’une mécanique à mieux comprendre.

«Une Eve scientifique»

A quoi ressemble l’homme d’aujourd’hui dans ce miroir que lui tend son robot? «Je viens vous dire: Puisque nos dieux et nos espoirs ne sont plus que scientifiques, pourquoi nos amours ne le deviendraient-ils pas également? – A la place de l’Eve de la légende oubliée, de la légende méprisée par la Science, je vous offre une Eve scientifique, – seule digne, ce semble, de ces viscères flétris que – par un reste de sentimentalisme dont vous êtes les premiers à sourire – vous appelez encore «vos cœurs». […] Bref, je viens offrir aux humains de ces temps évolués et nouveaux, […] de préférer désormais à la mensongère, médiocre et toujours changeante Réalité, une positive, prestigieuse et toujours fidèle Illusion. Chimère pour chimère, péché pour péché, fumée pour fumée, – pourquoi donc pas?…»

Ce n’est pas un ingénieur en robotique visionnaire qui s’exprime ainsi. Mais un écrivain vieux d’un siècle et demi, Auguste Villiers de L’Isle-Adam, grande figure de la littérature décadente. Les lignes ci-dessus sont tirées de son Eve future (1886), qui peut prétendre au titre pionnier de premier roman de science-fiction, du moins en langue française. Déçu par une relation amoureuse qui a mal tourné, un lord anglais a perdu toute foi en la condition humaine. Pour lui venir en aide, son ami le savant Edison (inspiré par l’inventeur du phonographe), met au point un être mécanique exactement identique à la femme aimée sur le plan physique, mais qui est programmé pour ne restituer que l’intensité du premier moment de bonheur vécu avec elle. L’existence, argumente-t-il, n’est-elle pas un composé de formules et de situations prédéfinies? Alors autant en garder le meilleur.

Incendie ravageur

Après un peu de perplexité de la part du lord, le miracle opère: l’Andréïde (c’est le nom générique qu’elle a reçu) le fascine au point qu’il en oublie l’original. Mais leur nouvelle vie va s’achever avant même d’avoir commencé: la femme robot est détruite durant un incendie survenu sur le paquebot qui les ramenait tous deux vers l’Angleterre. La science n’aura donc pas à confirmer ses promesses.

Le roman tourne en dérision les prétentions de cette dernière, qui triomphe à la fin du XIXe siècle, mais c’est parce qu’il les prend très au sérieux: ne voit-on pas les savants bouleverser avec une parfaite bonne conscience la manière dont les hommes ont vécu pendant des millénaires, sans raisonner sur le futur qui se prépare? Et pourtant, le bonheur se trouve peut-être quelque part au bout de ce point de fuite, entre les mains d’une créature artificielle. Mais le lecteur finit par apprendre qu’Edison a triché, et le romancier avec lui: l’automate ne marche pas tout seul, il a été vivifié par une âme mystérieuse. L’humanité ne réussit pas à trouver mieux qu’elle-même, et c’est sans doute bien comme ça.


Extrait

«Edison dénoua le voile noir de la ceinture.

― L’Andréïde, dit-il impassiblement, se subdivise en quatre parties:

1° Le Système-vivant, intérieur, qui comprend l’Equilibre, la Démarche, la Voix, le Geste, les Sens, les Expressions-futures du visage, le Mouvement-régulateur intime, ou, pour mieux dire, «l’Ame».

2° Le Médiateur-plastique, c’est-à-dire l’enveloppe métallique, isolée de l’Epiderme et de la Carnation, sorte d’armure aux articulations flexibles en laquelle le système intérieur est solidement fixé.

3° La Carnation (ou chair factice proprement dite) superposée au Médiateur et adhérente à lui, qui, ― pénétrante et pénétrée par le fluide animant, ― comprend les Traits et les Lignes du corps-imité, avec l’émanation particulière et personnelle du corps reproduit, les repoussés de l’Ossature, les reliefs-Veineux, la Musculature, la Sexualité du modèle, toutes les proportions du corps, etc.

4° L’Epiderme ou peau-humaine, qui comprend et comporte le Teint, la Porosité, les Linéaments, l’éclat du Sourire, les Plissements-insensibles de l’Expression, le précis mouvement labial des paroles, la Chevelure et tout le Système-pileux, l’Ensemble-oculaire, avec l’individualité du Regard, les Systèmes dentaires et ungulaires.»

(Villiers de L’Isle-Adam, «L’Eve future»)