A ma gauche, un acteur de 73 ans qui a tout joué, incarné ce que le cinéma français a de plus noble mais s’est aussi fourvoyé dans d’abominables navets, pour une carrière monstre récompensée par deux Césars du meilleur acteur. A ma droite, une actrice de 27 ans révélée en 2016 avec Divines, un film de banlieue généreux de Houda Benyamina qui lui a valu alors qu’elle était encore inconnue le César de la meilleure actrice dans un second rôle. Gérard Depardieu et Déborah Lukumuena ont en commun une présence physique imposante dont Constance Meyer fait le cœur de son premier long métrage, qu’elle a intitulé Robuste pour bien signifier qu’elle filme une rencontre poids lourds.

Gérard Depardieu incarne Georges, un acteur vieillissant qui n’a plus vraiment envie de travailler, entre un film historique qui ne le motive guère et une production américaine dont il veut se débarrasser. Déborah Lukumuena est Aïssa, une agente de sécurité et lutteuse remplaçant un ami comme assistante personnelle de Georges. Celui-ci est aussi usé qu’Aïssa est déterminée. La nuit, en proie à des tachycardies qui lui donnent l’impression de mourir, Georges aime observer les baudroies des abysses qu’il s’est offertes; ces poissons qui vivent dans le noir éternel des profondeurs semblent avoir pour lui une monstruosité rassurante. De son côté, après avoir mis au tapis ses adversaires, Aïssa s’abandonne aux bras d’un jeune homme dont elle sait très bien qu’il ne l’aime pas vraiment.

«Me voilà donc comme un enfant»

Robuste repose quasi uniquement sur cette confrontation entre deux corps qui ne rentrent pas dans les canons esthétiques du cinéma dominant. Deux corps, mais deux solitudes aussi, avec bien sûr le trouble provoqué par les évidentes ressemblances entre Georges et Depardieu. Lorsque le personnage lance un tonitruant «j’aime faire chier, moi», c’est aussi l’acteur qu’on entend. Et il y a ce plan final, superbe: alors qu’il est sur un plateau de tournage, Georges se murmure à lui-même: «Me voilà donc comme un enfant…» On sent alors poindre la mélancolie d’un comédien qui n’a dans le fond jamais rien voulu faire d’autre que s’amuser. Constance Meyer a déjà dirigé Depardieu dans deux courts métrages et a été assistante sur Bellamy et L’autre Dumas, d’où une évidente complicité qui lui permet de tirer le meilleur de cet «ogre» du cinéma français, jamais aussi bon que lorsqu’il est dans la retenue.

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La cinéaste explique avoir eu comme envie première celle de filmer la rencontre entre deux acteurs pour lesquels elle a écrit le film, et qui heureusement ont accepté sa proposition après lecture du scénario. «Je m’intéresse beaucoup aux corps des acteurs, à leur façon de se mouvoir et à ce que ça produit comme émotion», explique-t-elle dans le dossier de presse de Robuste. De fait, l’intérêt du film tient moins à l’histoire racontée qu’à cette émotion qu’elle tente d’approcher, la trouvant ici dans un regard, là dans un geste ou un silence. Et en creux, Constance Meyer narre au final l’histoire simple et universelle de deux personnages qui se cherchent, et dont la robustesse ne parvient guère à masquer la fragilité.

Robuste, de Constance Meyer (France, 2021), avec Gérard Depardieu, Déborah Lukumuena, Lucas Mortier, Megan Northam, 1h35.