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La saga des feuilletons (4/8)

Rocambole, une histoire sans fin

Un vaurien de seconde zone devient le héros le plus populaire du Second empire. De péripétie en péripétie, son étoile va briller au point éclipser celle de son auteur, Ponson du Terrail, l’écrivain populaire le plus prolifique et célèbre de la deuxième moitié du XIXe siècle

D’immenses affiches recouvrent des façades entières. Toutes annoncent, tambour battant: «Le dernier mot de Rocambole, par Ponson du Terrail, à La Petite Presse, succès inouï!» Outre peut-être les poseurs d’affiches qui se battent pour les derniers mètres carrés de libre, le dessin du caricaturiste n’a rien d’exagéré. Les Drames de Paris, qui referment les aventures de Rocambole, sont sans doute le plus grand succès populaire de la seconde moitié du XIXe siècle. Une manne pour les journaux qui s’arrachent sa diffusion: La Patrie tout d’abord, organe bonapartiste, puis Le Petit Journal, La Petite Presse et tant d’autres (il aura écrit dans 61 journaux). On prétend que leur succès financier varie selon la disposition du public à l’égard de Rocambole. Quant à l’auteur de ces péripéties haletantes, il est l’archétype du feuilletoniste bouillonnant, qui noircit les pages de plusieurs épisodes en même temps grâce à de multiples bras. De ces kilomètres de papier au style inégal mais où se déploie une imagination fertile, Ponson du Terrail laissera quelques pépites, les unes, de belles envolées lyriques (lire l’extrait ci-contre), les autres, des étourderies qui ont alimenté les bêtisiers: «Melchior n’avait cessé de boire durant la longue route qu’ils venaient de traverser et n’avait pas desserré les dents», écrit-il dans Les Etudiants d’Heidelberg. Du Terrail est-il un précurseur du surréalisme? Encore qu’on lui attribue à tort – et c’en est presque décevant – le fameux «sa main était aussi froide que celle d’un serpent».

En façonnant, en 1859, un petit orphelin, personnage de réserve au service du mal, l’écrivain ne se doutait pas que sa créature allait non seulement occuper le devant de la scène, mais qu’en plus la postérité retiendrait non pas le populaire écrivain, mais bien ce vaurien devenu héros, en lui consacrant même un bel adjectif. Dans L’Héritage mystérieux, premier volet des Drames, Rocambole est en effet le gamin de tous les mauvais coups. Sous l’égide de sir Williams, génie du mal par excellence, il devient le chef ad interim d’une association de malfaiteurs. Puis, dans Les Exploits de Rocambole, le lieutenant devient son propre maître, avant de se repentir et de devenir un héros justicier aux ressources innombrables et dont les péripéties ont continué pendant 13 ans. «Je serai toujours l’homme aux métamorphoses, aux moyens tortueux, aux combinaisons ingénieuses et terribles…», prédit ce phénix qui renaît sans cesse de ses cendres, d’un épisode à l’autre. Comble d’ironie, l’une des ultimes coquilles de Ponson du Terrail semble condamner son héros à l’immortalité: «Rocambole n’est mort.»

Et l’histoire? La saga des Drames commence par un meurtre, celui du colonel de Kergaz par son ami le capitaine Felipone, quelque part dans les plaines de Russie en pleine débâcle de la Grande Armée en 1812. Ce crime de convoitise – Felipone veut épouser la veuve d’Armand ainsi que sa fortune, et les obtiendra – est le prélude de la lutte qui se déroule quelques années plus tard entre les enfants de la veuve de Kergaz: Armand, fils du colonel assassiné, a regagné son patrimoine et choisit de devenir un bienfaiteur, alors qu’Andrea, fils de Felipone l’usurpateur, se proclame ange du mal. Le combat a un enjeu, la restitution d’un héritage. Alors qu’Armand est chargé de donner la fortune d’un vieillard culpabilisant à une pauvre femme qui fut un jour sa victime, Andrea fait tout pour récupérer non seulement l’argent, mais aussi la main de la fille de l’héritière, Hermine. Sous le nom de sir Williams, il devient expert en infiltration de la bonne société et surtout un maître ès manipulations. Il s’entoure du jeune Rocambole, l’orphelin aux instincts féroces, et de Baccarat, pécheresse en vue à l’intelligence diabolique. C’est cette dernière qui, en retournant sa veste, va finalement aider Armand à triompher d’Andrea, lequel finit chassé. Et ce n’est pas tout!

Dans Le Club des valets de cœur, sir Williams est de retour, plus génial que jamais: jouant le frère repentant et misérable, il suscite la pitié d’Armand et d’Hermine, qui viennent de se marier. Mais le pénitent dissimule mieux que jamais sa soif de vengeance. Enfin déchu à la fin de l’épisode, il livre un «héritage» à Rocambole, qui va en profiter pleinement. Une histoire sans fin…

On connaît l’attachement de Ponson du Terrail à l’Empire. Il ne faut pas oublier pour autant son humour sarcastique, plein de dérision – d’autodérision aussi –, qui, à lui seul, affranchit la saga des pesanteurs moralisatrices. L’auteur s’amuse de la naïveté d’Armand devant son frère pénitent, qui va jusqu’à porter un cilice. Ponson du Terrail jubile aussi secrètement de ce que le mal est ancré en chacun: Baccarat, repentie, s’est fait dame de charité. Mais pour faire éclater la justice, elle doit revenir à ses habits de pécheresse. Ou encore, le bon et vertueux Fernand Rocher est possédé par la belle Turquoise, à l’érotisme brûlant. Les influences d’Edgar Poe, du romantisme et d’une certaine fascination pour le mal sont le piment savoureux de ces aventures injustement oubliées.

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