Il était recherché par le gouvernement islamiste d’Afghanistan par le simple fait de sa profession: musicien. Après s’être caché huit semaines à Kaboul et avoir voyagé dissimulé sous les sièges d’une voiture pour traverser la frontière pakistanaise, le jeune percussionniste Tamim Halimi, 22 ans, a vu son épopée se terminer le mercredi 10 novembre lorsqu’il a atterri sur le tarmac de l’aéroport de Zurich, avant de rallier Genève.

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Depuis la prise de Kaboul le 15 août dernier, les talibans ont entrepris de réprimer violemment toute activité musicale. Jusqu’à la fermeture du pont aérien le 31 août, plusieurs musiciens – dont la cheffe d’orchestre Negin Khpalwak – avaient réussi à être évacués, principalement grâce à l’appui de l’ambassade américaine. «Tamim était connu dans tout le pays. Il jouait beaucoup à la télévision, raconte Qais Halimi, son frère. Quand les talibans sont arrivés, une personne l’a prévenu afin qu’il parte se cacher.»

Laissez-passer dans l’urgence

Dans un élan de solidarité, l’Orchestre de chambre de Genève (OCG), via son secrétaire général Frédéric Steinbrüchel, s’est alors lancé dans une course contre la montre pour sauver Tamim. Qais, également musicien, venait alors de participer au projet Sésame, un dialogue musical et humain entre des musiciens et musiciennes issus de la migration, des membres de la phalange genevoise et des étudiants en musicologie. A la demande de Frédéric Steinbrüchel, aidé d’Emmanuelle Werner Gillioz, directrice de Yojoa, organisation qui accompagne les entreprises vers plus de diversité et d’inclusion, un laissez-passer a été accordé au jeune Afghan fin août, dans l’urgence, par le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM).

«Ce que nous avons vite compris, c’est que rien ne serait possible sans qu’un pays tiers accepte d’accueillir Tamim, raconte Emmanuelle Werner Gillioz. Le fait que cette demande soit portée auprès du SEM par un acteur majeur de la scène musicale genevoise rendait celle-ci légitime: c’était la culture qui se mobilisait pour sauver un artiste.» Le secrétaire général de l’OCG complète: «Il faut louer la réactivité du service du SEM, car nous l’avons obtenu en quelques heures.»

Si le laissez-passer était la pièce maîtresse pour permettre une évacuation, restait encore à pouvoir faire sortir Tamim de Kaboul avant la date fatidique du 31 août. Tandis que Frédéric Steinbrüchel et Emmanuelle Werner Gillioz multiplient depuis Genève les interventions diplomatiques et mobilisent des personnes clés au sein de leurs réseaux respectifs, le nom de Tamim n’apparaît sur aucune des précieuses listes d’évacuation tenues par les ambassades encore sur le terrain. «Cinq jours avant le retrait des Américains, nous avons pourtant cru réussir: il était enfin sur la liste du Qatar», se souvient la directrice de Yojoa. Puis Kaboul n’a plus répondu. «Avant la rupture du pont aérien, il régnait un tel chaos dans la capitale afghane que même les personnes sur les listes n’arrivaient pas à regagner l’aéroport, poursuit le secrétaire général de l’OCG. Malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas parvenus à le faire venir.»

Courage magnifique

Nonobstant cet échec, le duo continue d’élaborer des plans. Dès l’annonce de la reprise des vols à l’aéroport de Kaboul, un billet est réservé sur Turkish Airlines… mais la compagnie n’arrête pas d’annuler ses vols. La piste d’évacuation par le Qatar est alors reprise. Jusqu’à ce qu’une discussion avec une journaliste en partance pour Kaboul désillusionne l’équipe. «D’après ses informations, des dizaines de milliers de personnes se trouvaient sur ces listes. Le seul espoir était donc de se battre pour faire remonter le nom de Tamim en haut de l’une d’entre elles», explique Frédéric Steinbrüchel. L’option de rejoindre le Pakistan par la route se dessine, et c’est finalement Qais Halimi qui réussira grâce à ses contacts à exfiltrer son frère, caché sous le siège d’une voiture.

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«Il faut saluer le courage magnifique des deux frères, souligne le Genevois. Car si les talibans l’avaient découvert, je ne donnais pas cher de sa peau.» Bien qu’il soit arrivé dans la capitale pakistanaise, l’épopée de Tamim n’est pas terminée: le laissez-passer délivré par la Suisse ne figure pas directement sur son passeport, et n’est dans un premier temps pas reconnu par les autorités. D’autre part, un véritable business de la misère règne actuellement dans les pays frontaliers avec l’Afghanistan et le traitement discriminatoire envers les réfugiés afghans est très important.

Leçon de solidarité

Tamim Halimi rejoint finalement Doha, capitale du Qatar, où il doit faire escale avant de prendre l’avion tant attendu pour la Suisse. Et le voilà qui retrouve enfin un peu plus tard son frère aîné à Genève, après six ans de séparation. «Tamim va bien, même s’il est encore secoué par ce voyage», explique Qais, traduisant l’état d’esprit dans lequel se trouve son petit frère. «La nuit, quand je dors, je vois les talibans qui viennent me chercher, puis je me réveille et je m’aperçois que je suis en Suisse et que je peux être tranquille», glisse de son côté Tamim.

Pour Emmanuelle Werner Gillioz, «cette histoire incroyable est une leçon de solidarité; chacun a pu agir sur un petit maillon dans cette évacuation.» Comme le disait Nelson Mandela, «cela semble toujours impossible jusqu’à ce que ce soit fait». Un nouveau chapitre s’ouvre désormais pour Tamim à Genève. «Nous resterons mobilisés afin que son intégration se fasse dans les meilleures conditions possible», conclut Frédéric Steinbrüchel.