Archive. Noise (East West 2564614222/Warner)

Perversion. C'est la pratique sonore que semble enfin maîtriser pleinement Archive sur le bien-nommé Noise, dont la pochette «osée» laisse déjà entrevoir une plongée dans le stupre et la luxure. Un quatrième album en tout cas que les Londoniens ont placé sous le signe d'un rock électronique aux sourdes déflagrations et aux atmosphères vertigineuses. Sans vouloir à tout prix tutoyer la stratosphère, ce vestige de son passé trip-hop, mais en se focalisant avec rage autant qu'énergie sur un rock à l'état brut, à l'immédiateté frappante. Qui ose les guitares acérées, les nervures rythmiques de la batterie ou les lignes de fuite charnelles pour accompagner ses lourdes charges anticapitalistes, quelques stigmatisations de dérives sociétales et même un «Fuck U» loin d'être infantile. Malgré quelques péchés mignons subsistants (la dégoulinante ballade pop truffée de cordes qu'est «Sleep», ainsi que «Conscience» n'atteignent pas l'ambiance hantée escomptée), le trio ne dilue désormais plus son propos sous des nappes de sons, «floydiens» ou psychédéliques inaboutis, mais se recentre sur l'ossature de ses morceaux. Tout en les pervertissant, en les allongeant sur un lit où tout est permis et en les laissant parfois dériver au gré de salissures électroniques.

Après des années d'errance, Noise sonne donc la renaissance d'un groupe pourtant bien parti dans la veine trip-hop en vogue au mitan des années 1990. Avec Londinium, fin 1996, le versant trip-hop sophistiqué et grandiloquent que le duo explorait en compagnie d'une voix féminine, n'hypnotisait peut-être pas autant que Portishead, mais était loin d'être indigne et insipide comme de nombreux disques du genre. Plutôt plaisant, en dépit d'un manque de personnalité, mais avec un zeste de saleté hip-hop suffisant pour en faire un disque attachant. Autre album, nouvelle voix de femme libérée pour Take My Head en 1999 qui amorce un virage pop à 360 degrés. Trop éthéré et anecdotique pour charmer et perdurer dans les mémoires. Le duo originel, composé de Danny Griffiths et Darius Keeler, ne trouve pas sa voie musicale. A force de tâtonner, il finit par ânonner en 2002 You All Look the Same to Me. Aux côtés de Craig Walker, nouvelle voix, musicien et compositeur d'Archive à part entière, l'album annonce encore un tournant, plus rock cette fois. Et comportait sans doute déjà en jachère les bonnes dispositions du Noise d'aujourd'hui. Encore trop marqué par l'esthétique des seventies psychédéliques et des balourdises progressives toutefois pour voler de ses propres ailes.

Une carence identitaire que pallie habilement Noise et ses atmosphères troubles. A des années-lumière des plages à l'électrocardiogramme plat qu'Archive a composées pour la bande originale de Michel Vaillant, piètre production du mégalo Luc Besson. Au moins l'expérience aura-t-elle appris au groupe à écrire ses chansons à six mains. Et de gagner ainsi en cohésion et précision.

Désormais plus «radioheadien» que «floydien», Archive manie l'emphase avec intelligence. Parvenant à insuffler incandescence là où perçait autrefois effets de manche, citations et artifices. Ainsi de «Noise», splendide titre d'ouverture de l'album éponyme, que les échos de guitares distordues et une rythmique martiale mènent tout droit en enfer. Une chanson qui évolue par strates envoûtantes jusqu'à stopper brutalement. Un procédé évolutif que le hargneux «Fuck U» reprend à son compte de manière plus lancinante. Tout en cassant par accélérations soudaines sa torpeur présumée. De faux-semblants en lumières tamisées, Archive sait désormais subtilement instaurer ses mises en scène musicales. Varier l'intensité comme l'éclairage donc. Sans sombrer dans la facilité décorative, les allures symphoniques de certains morceaux sont taillées ici dans la chair et le sang. Et les boucles électroniques utilisées avec un parti pris inédit de bon augure pour la survie d'Archive.

A noter que sur son site Internet, http://www.archivemusic.net, le groupe annonce son passage au Montreux Jazz Festival le 12 juillet.