Et le fouet a claqué comme chez les Knie. Sur la piste, Johann Le Guillerm, œil mauvais et corps sec de flibustier. Debout sur une bassine, il fouette. En coulisse, l'émeute des tigres. Un rugissement, style Metro-Goldwyn-Mayer, en guise d'hymne à la révolte. C'est le début de Secret sous le chapiteau du Cirque ici, à Vidy. Sur les gradins, on s'enfièvre. Puis on se rassure: un filet de sécurité protège le public. Johann Le Guillerm, lui, attend la meute tigrée, torse nu sous une cape sombre, tandis que deux musiciens mixent le grand air du suspense. Mais les félins ne viendront pas. Et on comprend alors que le seul fauve de la partie, c'est Le Guillerm lui-même. Son spectacle est animal et philosophique à la fois. Une pensée devenue adresse, si on veut.

La beauté inquiétante de Secret tient à cela justement. Chaque numéro lorgne vers le cirque et s'en affranchit, magnifie l'interprète, maître de sa matière, et suggère un ailleurs, le monde tel que Johann Le Guillerm l'a vu. C'est que le jeune homme est un chercheur. Un pur qui ne s'embarrasse d'aucune théorie en amont. Avant Secret, raconte-t-il après la représentation, il a sillonné la planète pendant un an et demi, s'est arrêté dans des villages d'Afrique et de Chine, a parcouru des routes mongoles ou australiennes. Dans sa tête, dit-il encore, un projet-prétexte: rencontrer des handicapés, observer comment ils conquièrent leur équilibre et apprendre ainsi d'autres manière d'épouser le sol, de rêver le ciel. «Toute cette matière est devenue ma culture, Secret vient de là.»

En piste, la part spectaculaire d'une expérience intérieure. La terreur et le songe. Ce moment par exemple. L'acteur sort d'on ne sait où un coutelas d'égorgeur. Une lame de vingt centimètres qu'il semble sur le point de lécher. Et puis sa bouche qui s'ouvre, sa gorge qui se raidit, sa tête qui bascule en arrière et la lame qu'il avale, centimètre après centimètre. Quand l'arme disparaît, Johann Le Guillerm tressaute sur ses poulaines, ces chaussures métalliques et effilées qu'il plante alors dans le sol.

Une histoire de lame encore. L'impavide se fait cavalier, et c'est un rodéo. La selle est montée sur des piques. Il enfourche la bête, la dompte, la fait gémir. Il y a là comme un principe de jeu souverain. Le Guillerm s'amuse comme Peter Pan au Pays imaginaire. Il change d'identité à vue, tantôt Capitaine Crochet, tantôt cow-boy, tantôt bâtisseur de donjons branlants, toujours féroce.

«Je ne veux pas imposer une fiction, dit-il après le spectacle, mais bouleverser les repères du spectateur, l'amener à regarder autrement.» Johann Le Guillerm pourfend les certitudes scolaires. Parallèlement à Secret, il développe du côté de Paris d'autres microcosmes. L'un s'appelle Monstration: on y voit des outils inventés par ses soins montés sur des roues et manipulables par le public. L'autre, affolant, porte le titre de La Motte. «C'est une planète de douze mètres de haut, une sphère creusée par des vallées, revêtue d'une végétation vivante, explique-t-il. Le tout devrait être achevé dans quelques années.»

Johann Le Guillerm fabrique ainsi des planètes, comme des alternatives à la tyrannie des routines laborieuses. Son art à lui, c'est la patience. En apothéose de Secret, il assemble des lattes de trois mètres de long. Et construit un vaisseau craquelant, tout en cordes et en bois. Juché sur ce radeau, il invite à embrasser l'inconnu. Son secret est là: «Si je chausse des poulaines médiévales et si je porte un grand manteau, c'est parce que je suis fidèle à un personnage que j'incarne en piste depuis longtemps. Mais l'essentiel, c'est la connaissance que je construis, une connaissance qui n'a rien de livresque, rien d'établi, qui n'est fondée que sur l'observation. Je peux passer des heures à regarder une sphère, puis son ombre.» Cette part d'ombre, c'est le cœur battant de son Secret.

Secret,Lausanne, Théâtre de Vidy, à 21h, jusqu'au 13 mai, relâche sa 5, ma 8 et di 13 (loc. 021/619 445 45). 1h45.