Jacques Doillon a choisi d’ouvrir son Rodin en 1880. Cette année-là, le sculpteur reçoit sa première commande officielle. Pour l’Etat français, il réalise une œuvre monumentale, La Porte de l’Enfer, inspirée de Dante. Le premier plan du film montre l’artiste de dos, contemplant le travail en cours. Le cinéaste nous plonge d’emblée au cœur du travail créatif d’un homme qui, alors raillé pour une modernité que beaucoup n’ont pas encore perçue, deviendra l’une des figures artistiques les plus importantes du tournant du XIXe siècle.

Cette première séquence située dans l’atelier d’Auguste Rodin (1840-1917), au-delà de ce qu’elle nous révèle déjà d’un sculpteur totalement habité par son art, sidère par son approche chromatique, où dominent les noirs et les blancs. Il y a dans l’approche du chef-opérateur Christophe Beaucarne une indéniable dimension picturale, on sent dans chaque image une réflexion qui est celle, aussi, des peintres: par où faire entrer la lumière, comment la diriger, quelle teinte mettre en avant. La force esthétique du film sidère, mais très vite on est happé par les personnages. Par ce Rodin, force de la nature que l’on verra beaucoup travailler, chercher, expérimenter, douter, mais aussi, bien sûr, par Camille Claudel, l’amante maudite dont il sera le mentor et le protecteur. Alors forcément, on ne peut s’empêcher de penser au film réalisé à la fin des années 1980 par Bruno Nuytten, avec Gérard Depardieu et Isabelle Adjani.

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Rose, compagne d’une vie

Mais là où Camille Claudel postulait que Rodin était un ogre qui vampirisa sa cadette, le long-métrage de Jacques Doillon montre que leur relation fut autrement plus complexe. Surtout, il convoque également la figure de Rose Beuret, avec qui le sculpteur aura un fils, qu’il ne reconnaîtra jamais. Compagne d’une vie, femme illettrée, trompée et délaissée qu’il n’épousera que quelques mois avant sa mort en 1917, Rose est une belle héroïne tragique, sorte de port d’attache d’un artiste dont elle n’a jamais perçu ni compris le génie. Un moyen aussi, pour le réalisateur, de revisiter l’archétype du triangle amoureux en ne montrant pas deux femmes se battant pour un homme, mais un homme perdu entre deux femmes dont aucune, finalement, n’a réussi à le combler, lui qui ne semble avoir véritablement aimé que son travail.

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«Monet, vous m’avez aidé à comprendre la lumière», dit Rodin au peintre. «Je suis juste un ouvrier qui a appris à lire», avoue-t-il ailleurs. On pourrait encore citer «la beauté, on ne la trouve que dans le travail» ou «c’est dans la terre que je trouve mes formes» pour souligner à quel point les dialogues, tout en visant une certaine économie, nous aident à appréhender par petites touches la personnalité du sculpteur, sans que jamais le film ne verse dans le didactisme propre à nombre de biopics. Et pour incarner Rodin, il fallait un acteur à la fois physique, terrien, et conservant quelque chose de mystérieux. Jacques Doillon n’a pensé qu’à Vincent Lindon, et son instinct ne l’a pas trahi. Le Parisien donne au personnage une sublime prestance. Rodin est un des grands films de la Compétition du 70e Festival de Cannes.