Cinéma

Roger Corman, petit boutiquier des horreurs, livre ses recettes

Il a produit une multitude de films fauchés grouillant de monstres. Il a lancé les plus grands cinéastes et inventé un système de production émancipé des studios. A Locarno, il est venu prêcher la bonne parole du système D

Il ressemble à un petit père tranquille coulant des jours sans histoire sur les bords du lac Majeur. Il faut se méfier des apparences. C’est un géant du 7e art, doublé de l’un des plus grands montreurs de monstres du XXe siècle. Il a réalisé 50 films, en a produit quelque 400 – avec des bouts de chandelle la plupart du temps.

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Roger Corman rencontre le public au Spazio Cinema. Il a l’œil vif, le rire facile. Il se tient droit, ne concédant qu’une canne à ses… 90 printemps! Ses fans de tous âges accueillent avec émotion le titan chenu. Six décennies de cinéma populaire nous contemplent du haut de ce monument! Au début des années 50, les studios hollywoodiens étaient à la botte du gouvernement. Il s’est élevé contre le système et a créé une structure de production permettant de réaliser des films pour une poignée de dollars.

Des Vénusiens coniques

De Cinq Fusils à l’ouest (1955) à Sharktopus (2010), les titres de son œuvre pléthorique sont une invitation au voyage dans les jungles et les galaxies de l’imaginaire populaire: Day The World Ended, L’Attaque des crabes géants, La Malédiction d’Arkham d’après Lovecraft, Not of this Earth, L’Invasion secrète, The Saga of the Viking Women and Their Voyage to the Waters of the Great Sea Serpent… Sans oublier It Conquered the World, avec ses Vénusiens que Frank Zappa décrit dans «Cheepnis» comme «des cônes de glace renversés avec des crocs tout autour de la base»…

Parmi les plus grandes réussites d’un cinéaste capable de tourner un film en deux jours figurent La Petite boutique des horreurs, ainsi que ses adaptations expressionnistes des contes d’Edgar Allan Poe – La Chute de la Maison Usher, Le Masque de la mort rouge, L’Empire de la terreur, Le Corbeau

Contemporains du rock’n’roll, ces films pavent le chemin qui mène à Haight-Ashbury, à Mai 68, à Woodstock… Corman réinvente le cinéma et invente l’adolescence. Il révèle une multitude de jeunes talents qui deviendront des monstres sacrés: Francis Ford Coppola, Ron Howard, Martin Scorsese, James Cameron… Il lance les carrières de Peter Fonda et de Jack Nicholson. Il exerce une influence déterminante sur Tim Burton… Avec tout ça, a-t-il trouvé le temps de se reposer? «J’ai dû dormir en vitesse», s’amuse-t-il.

Un décor à 12 dollars

On l’a souvent présenté comme le «roi de la série B». Contresens: la série B, ces films conçus avec des vedettes de magnitude moindre comme compléments de programme, n’existait plus lorsqu’il a commencé. Ce qu’il a fait, c’est du cinéma de genre, du cinéma de minuit. Des films pour drive-in, dont il rappelle les «horribles conditions de projection. Parfois, il pleuvait si fort qu’on ne voyait pas l’écran. Les gens faisaient autre chose dans leur voiture. Beaucoup d’enfants ont été conçus pendant mes films».

L’argent, c’est le nerf de la guerre, et celui du cinéma aussi. Roger Corman en parle sans gêne, rappelant que le réalisateur et le producteur sont à créativité égale. Ne prônant ni la prodigalité irréfléchie ni l’avarice stérile, il recommande l’adéquation de la fin et des moyens. James Cameron a fait avec Titanic le film le plus cher de tous les temps? Et a battu avec Avatar son propre record? Quelle importance? L’argent a été utilisé intelligemment. Quand il dirigeait le département des effets spéciaux de Corman, le même Cameron a élaboré en une nuit pour La Galaxie de la terreur un décor de vaisseau spatial avec des cartons de hamburgers et de la peinture argentée. Coût de l’opération: 12 dollars!

Mollo sur les monstres.

Avec le temps, les chiens fous deviennent les vieux sages. Roger Corman en a tellement vu qu’il ne se formalise plus de rien. «Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes», laisse-t-il tomber en évoquant le climat social des Etats-Unis, semblable à celui qui bouillonnait dans les années 60. «Le statut des Noirs s’est amélioré, mais il n’est pas encore équitable. On se retrouve avec les mêmes problèmes.» Quant à la mode des blockbusters de superhéros, c’est un cycle qui a atteint son pic – triomphe actuel de Suicide Squad – mais amorce déjà son déclin, comme en attestent de premiers échecs.

Consulté comme un gourou

A l’heure des questions, Roger Corman est consulté comme un gourou. Dénonçant les pouvoirs publics plus prompts à financer les «projets ennuyeux et les documentaires» que ses œuvres étrillant les clichés suisses, un rebelle helvétique demande comment financer ses audacieux projets. Le vieux maître lui conseille de fonder une société dans laquelle tous les collaborateurs ont le même salaire. A un autre, il délivre deux perles de sagesse: «1) N’essayez pas de faire un film plus gros que votre budget; 2) Préparez autant que possible le film en préproduction pour ne pas perdre votre précieux temps sur le plateau avec ce que vous auriez pu faire avant.»

A toutes ses ouailles, il rappelle que chaque film en contient deux: celui que montre le cinéaste et celui que voit le spectateur. Lui s’est toujours abstenu de trop exhiber ses monstres pour laisser place à l’imagination. Aujourd’hui, la puissance informatique, le CGI, permet d’élaborer des créatures fabuleuses. Cette facilité peut cacher un piège: «Investir trop d’argent sur un monstre et pas assez sur une bonne histoire.» Le public lui réserve une monstre ovation.

Archive: en 1999, Roger Corman et ses anciens protégés ont détendu l’atmosphère de Locarno

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