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Roger Federer déjoue les codes du sport télévisé et offre à son public un poème silencieux

Dans cet essai consacré à la dimension poétique du jeu du Bâlois, le philosophe français André Scala vante la capacité du champion à s’affranchir des diktats économiques et médiatiques du tennis moderne. Vénérant son esthétique de jeu, il «chante» aussi l’homme, comme Pindare chantait les héros d’Olympie

Genre: philosophie du sport
Qui ? André Scala
Titre: Silences de Federer
Chez qui ? La Différence, 92 p.

Pour un philosophe, le sport est fascinant parce qu’il établit un rapport singulier entre le corps et l’esprit. Comme si le corps n’était plus entravé par la pensée. Tout part de cette fascination. Et de l’intérêt d’André Scala pour le tennis et Roger Federer en particulier. Son essai, comme un hommage à la grâce et à l’esthétique du jeu du Bâlois, insiste sur sa singularité dans un sport de plus en plus soumis aux codes télévisuels. L’homme aux 16 Grands Chelems y serait comme un rescapé d’une autre époque, comme un héros que l’on aurait envie de chanter comme le faisait Pindare. Le spectacle sportif moderne ayant, aux yeux du philosophe français, tué la narration poétique qui a longtemps accompagné les exploits.

L’auteur insiste sur la notion de silence – d’où le titre de cet opuscule –, indispensable selon lui dans le tennis où l’ouïe joue un rôle essentiel. Mais en répondant aux impératifs médiatiques et économiques, ce sport aurait cédé à la dictature du langage. Il dit: «Les gros plans induisent émotion, attente, intention, une conscience, une pensée, un langage intérieur. Le commentaire rend sonore ce dialogue intérieur.» De grands créateurs de signes, les joueurs seraient devenus des émetteurs de codes. A l’exception de Federer. Et avant lui Pete Sampras, grâce à qui «le tennis est revenu silencieusement». De par son attitude sur le court – jamais il ne ahane –, de par sa fluidité et son agilité – on le compare souvent un à danseur –, le Bâlois s’affranchit des contraintes de l’extériorisation. Apportant simplicité et rapidité. Opposant sa grâce à l’expressivité.

Nombreux d’ailleurs sont ceux à qui il donne l’impression d’être ailleurs. On a pu lire dans la presse: «Federer paraît ne pas être touché par ce qui se passe sur le court.» Le philosophe estime justement qu’il prouve ainsi qu’il est possible de toucher à l’excellence sans consentir à renoncer à ce qui nous constitue profondément. A propos de Federer, Scala dit ainsi, «il me fait penser à cette phrase de Rilke, qui disait que le véritable art était un espace où le langage n’avait jamais pénétré. Federer répond à cette définition de l’art.»

En filigrane, cela revient à dire que le seul message qu’est censé envoyer le joueur de tennis se fait à travers la balle. Le corps, lui, ne doit pas parler. Mais cette règle contredit aux impératifs actuels. A ce propos, l’auteur reprend une notion mise en évidence par Pier Paolo Pasolini dans Les Terrains: écrits sur le sport à propos des coureurs cyclistes. Celle de corps offensés devenu lieu de «conflit radical entre leur réalité existentielle et l’irréalité ou la falsification aliénante à laquelle les vouent la culture bourgeoise de masse, les médias». Pour Scala, ce conflit a été assimilé par les corps des sportifs, habitués à manifester la performance de manière télévisuelle. A l’exception de Federer, capable de «décorporation» lorsqu’il parvient à faire en sorte que tout ce qui est pesant dans le corps soit transcendé par la performance.

Cet essai met aussi l’accent sur le double rôle joué par Federer, héros et historien. Et là encore, il met en cause la presse sportive qui «prend l’histoire comme modèle mais en même temps la nie. Inventant une sorte de loi qui voudrait que la démocratie ne puisse engendrer que la monarchie.» La question qui hante l’univers du tennis mondial depuis des mois, à savoir qui de Federer ou de Nadal est le plus grand de tous les temps, semble lui donner raison. Parler de Federer comme un historien, c’est souligner son style de jeu classique et son look parfois suranné lorsqu’il porte son blazer blanc à Wimbledon. C’est aussi rappeler son attachement aux palmarès et aux statistiques. «Avec le temps, j’aime de plus en plus l’idée de jouer contre les générations futures en jouant pour l’histoire», avait-il confié dans une interview au quotidien L’Equipe. Et comme le tennis s’est construit sur des dualités (Borg-McEnroe, Lendl-Edberg, Agassi-Sampras), sur la belle opposition entre deux jeux et deux styles, Scala, qui déplore l’absence de ce genre de rivalité aujourd’hui dans le tennis féminin, insiste sur l’importance de celle entre Federer et Nadal. Et compare l’Espagnol à un stoïcien. «Il endure la souffrance au point qu’on se demande s’il sait jusqu’où son corps peut supporter. Comme Federer, il place l’esprit sous la conduite du corps.» Quand Nadal dit «ma tête obéit quand je lui demande quelque chose». Le «je», pour Scala, signifie le corps, ce «sage inconnu» dont parle Nietzsche.

Cet essai évoque aussi un paramètre essentiel à la compréhension de Federer, de son jeu et de sa carrière. C’est l’amour. Lui qui dit souvent: «Je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un qui aime plus le tennis que moi.» Il y a là, aux yeux du philosophe, quelque chose d’Ulysse et de Platon. «La victoire allant à celui qui aime le plus le jeu et non celui qui utilise le jeu pour la conquérir.» L’excellence puisant dans l’amour du jeu pour le jeu. La technique et la maîtrise dans cette puissance désirante. «Quand je vois Federer, avoue Scala, j’ai l’impression d’une poésie géométrique incroyable. L’idéal étant pour lui que la balle ne soit plus une matière mais un rayon de lumière. Il pense à la vitesse de la lumière. C’est vertigineux. L’élégance n’est pas un ornement, elle est nécessaire à son tennis.»

Le Bâlois a construit sa réputation et son palmarès sur l’incroyable variété de son jeu. Il est reconnu pour avoir remis un certain nombre de coups au goût du jour, comme l’amortie ou le revers slicé. Mais, pour l’auteur, il n’appartient pas à la catégorie des inventeurs comme Borg, McEnroe ou même Nadal avec ses deux coups droits. Et de renvoyer à cette fameuse phrase de Rod Laver, l’ancien champion australien: «Roger Federer joue au tennis comme le tennis doit être joué.» Tout est dit.

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André Scala

«Plus habité par la grâce que par la conscience, il appelle à inventer le langage qui va avec son tennis, à en faire le récit, l’histoire sur un ton inédit»
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