Drôle d’impression que de débarquer dans une petite bourgade argovienne pour y rencontrer une légende du rock. C’est dans un magasin de musique que Roger Glover nous a donné rendez-vous. Il y a là des dizaines de guitares et de basses, des batteries, des claviers. Le Britannique aime cette atmosphère inspirante, il habite d’ailleurs pas très loin. Car, oui, le bassiste de Deep Purple vit en Suisse alémanique depuis une dizaine d’années. Son épouse est Allemande, et il s’amuse à l’idée que, lors de leur rencontre, elle n’avait jamais entendu parler du groupe qui est quand même à l’origine d’un des plus grands standards des musiques amplifiées: Smoke on the Water, composé – faut-il le rappeler – suite à l’incendie du Casino de Montreux, en décembre 1971 durant un concert de Frank Zappa. Deep Purple enregistrait alors sur les bords du Léman son sixième album, Machine Head.

Si on s’est rendu en Argovie, c’est pour évoquer Whoosh!, le nouvel album studio du groupe né à Londres vers la fin des années 1960. A cette époque, Deep Purple formait avec Led Zeppelin et Black Sabbath une sorte de sainte trinité du rock lourd. Mais Roger Glover n’aime pas l’étiquette de pionnier du heavy metal qui colle encore à la peau de la formation qu’il a rejointe en 1969. «Nous n’avons jamais essayé de définir notre son, explique-t-il. Pour nous, il ne s’agit que de musique. Pour être créatif, il faut rester libre. Heavy metal, rock progressif, blues-rock, je n’aime pas trop ces termes… Mais en même temps, je suis bien conscient que lorsqu’on doit décrire la musique, c’est pratique d’avoir des genres sur lesquels s’appuyer.»

Remplir le silence

On profite d’embrayer sur Whoosh!, qui justement passe habilement d’un genre à l’autre, du riff heavy de Throw My Bones au rockabilly de What the What, en passant par le blues (And the Address) et le rock épique (The Power of the Moon), comme s’il s’agissait d’un manifeste, d’une sorte de résumé, en cinquante et une minutes, de la carrière de Deep Purple. «Je pense qu’inconsciemment on avait l’impression que cet album pourrait bien être le dernier, avance le bassiste. J’ai en tout cas l’impression que Whoosh! est un bon disque!» Et le musicien de souligner que la direction qu’emprunte un enregistrement est finalement autant une surprise pour lui et ses acolytes que pour les auditeurs. «On part du silence et on le remplit, on ne se pose pas plus de questions que cela», rigole-t-il.

Ce 21e effort a été enregistré à Nashville durant l’été 2019, dans des conditions live. Roger Glover aime cette ville qui respire la musique, et a adoré se retrouver dans la même pièce que les autres musiciens et le chanteur Ian Gillan. «D’habitude, Ian Paice commence par passer deux semaines à enregistrer la batterie, avant qu’on rajoute les guitares et la basse. Or il est bien plus intéressant de jouer tous ensemble que chacun dans son coin, avec son casque sur les oreilles. Le feeling est plus intéressant, il y a plus de fraîcheur et de spontanéité.»

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Pour Roger Glover, qui a grandi au Pays de Galles avant d’arriver à Londres un peu avant ses 10 ans, la découverte du rock’n’roll, de Little Richard et d’Elvis Presley, de Buddy Holly et d’Eddy Cochran fut «un véritable tsunami». D’abord membre des Madisons, il rencontrera ensuite Ian Gillan au sein d’Episode Six, qu’ils quitteront tous les deux pour rejoindre Deep Purple. Un de leurs premiers concerts avec le groupe a lieu au Royal Albert Hall aux côtés d’un orchestre symphonique. «Aujourd’hui, beaucoup de groupes jouent leur propre musique en compagnie d’un orchestre. Là, c’était le contraire: c’est un orchestre qui jouait avec un groupe de rock.» Cette expérience l’a marqué, et d’une certaine manière elle a inspiré The Butterfly Ball and the Grasshopper’s Feast, concept album sorti en 1974, qu’il a entièrement produit et écrit avant d’y inviter différents chanteurs. Dont Ronnie James Dio pour Love Is All, ballade pop devenue fameuse grâce au court métrage d’animation qui lui sert de clip.

Navire à cinq capitaines

«En fait, l’album devait servir de bande originale à un long métrage, raconte le Gallois. Mais la crise pétrolière a malheureusement condamné le projet, et seule la partie qui accompagne Love Is All a été réalisée… J’ai enregistré quelques années plus tard un autre album très orchestral, Elements, que j’ai conçu en cinq grandes chansons sans guitare. Le succès de Deep Purple m’avait donné l’impression que je pouvais faire ce que je voulais… Ce disque ne s’est pas bien vendu, mais il est pour moi important.» Depuis quelques mois, il caresse l’idée d’un nouvel effort solo. Dans le studio qu’il s’est aménagé chez lui, il travaille tous les jours. Il aime passer plus de temps en famille ces derniers mois, même si ne pas savoir quand le groupe pourra remonter sur scène lui pèse. «Mais à la maison, je ne fais pas que de la musique, précise-t-il. Je cuisine, je fais du nettoyage et plein d’autres choses. Je suis même en train d’écrire un livre!»

Pas question, par contre, d’imaginer dire adieu à Deep Purple. Il se sent bien sur ce «navire à cinq capitaines» où tout se fait de manière très organique, chacun apportant des idées qui sont ensuite travaillées en studio. «On est un groupe vraiment démocratique, sans ego, on se respecte. Alors si ça marche, pourquoi arrêter? Il y a un jour où on sera trop vieux pour partir en tournée… Mais quand? Aucune idée, je vous jure.»


Profil

1945 Naissance à Brecon, au Pays de Galles.

1969 Rejoint Deep Purple, formé l’année précédente.

1971 Enregistrement de «Smoke on the Water», dont il trouve le titre.

2016 Intronisation du groupe au Rock and Roll Hall of Fame.

2020 «Woosh!», 21e album studio.